Les évêques espagnols appelés à être le levain qui fait lever le peuple
Fabrice Bagendekere, SJ – Cité du Vatican
C’est dans le cheminement synodal entrepris par l’Église d’Espagne ces dernières années que s’est inscrit l’adresse du Souverain pontife aux évêques espagnols qu’il a rencontrés au siège de la Conférence épiscopale, sise à Madrid, la capitale du pays. Il a expressément cité les congrès organisés par les évêques en 2020 et 2025: «Pueblo de Dios en salida» (Peuple de Dieu en sortie) et «¿Para quién soy? Asamblea de llamados para la misión» (Pour qui suis-je? Assemblée des appelés à la mission), affirmant reconnaitre en eux un écho particulier. Voulant donc proposer sa contribution à la réflexion entreprise, le Pape a offert aux prélats un discours riche en figures et images, tirées du patrimoine culturel et religieux de leur pays, notamment celle du célèbre chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. «J’ai eu l’idée de vous proposer l’image d’un voyage dont la destination est Dieu, vers qui nous levons les yeux. C’est un voyage sui generis, car nous ne nous déplaçons pas réellement physiquement, mais c’est un voyage dans lequel nous voulons laisser notre cœur s’envoler», a d’emblée dit Léon XIV.
Abandonner les structures qui ne nous aident pas
Tout d’abord, le Saint-Père a mis en lumière les séductions qui guettent les voyageurs au cours de la traversée. La toute première, celle de «nous focaliser sur ce que nous laissons derrière nous, les lieux, les choses, les formes, sans nous ouvrir, dans la docilité à l’Esprit, à la nouveauté de ce que nous rencontrons». Pour relever ce défi, le Pape a invité les évêques à trouver une réponse qui allie «avec prudence» liberté et courage, «afin d’abandonner les structures qui ne nous aident pas, qui ne répondent pas à nos attentes, voire qui nous éloignent de notre but, tout en conservant comme un trésor ce qui nous aide à l’atteindre». Il a à ce titre évoqué l’immense patrimoine chrétien de l’Espagne, appelé aujourd’hui à «produire les fruits dont il est capable», tout en ne constituant pas «un fardeau» pour les nouvelles générations.
Le Saint-Père a d’autre part interpelé les prélats sur la condition des milliers de migrants présents dans le pays, invitant les prélats à ne pas oublier «ce que nous apprennent [leurs] vicissitudes». «Une personne seule, sans racines et sans ressources, est quelqu’un qui souffre terriblement et qui a beaucoup de mal à établir des liens solides là où elle arrive», a dit Léon XIV.
Susciter la coresponsabilité des membres des communautés
Poursuivant son discours, le Pape a ensuite relevé le «trésor que nous ne pouvons pas oublier dans notre bagage»: «le viatique du pèlerin». «Le Pain de la Parole et de l’Eucharistie nous est encore plus nécessaire que la nourriture matérielle, car il nous ouvre le chemin du salut», a dit le Saint-Père, soulignant que «la vie sacramentelle rythme notre existence comme celle d’un enfant qui reçoit la nourriture de sa mère, comme celle d’un sportif qui dose ses forces pour atteindre la ligne d’arrivée».
En outre, le Saint-Père a attiré l’attention des évêques sur «la méfiance face à l’inconnu, ou encore des disputes et des malentendus» qui peuvent survenir même dans le cheminement ecclésial, «que ce soit en raison de la langue et de la culture différentes». Sur ce, il a invité les évêques à transposer ces expériences en occasion d’annonce de l’Évangile - soit-il dans l’accueil de l’autre, que dans la capacité à répondre aux questions du monde qui nous entoure ou dans la nécessité de «susciter la coresponsabilité des membres de la communauté dans nos actions pastorales» - en faisant en sorte que «notre patrimoine soit toujours un instrument et une occasion de dialogue avec ceux que nous rencontrons sur notre chemin».
Dialoguer avec toutes les réalités auxquelles l’Église fait face
À «une époque de mission et de réorganisation ecclésiale», le Pape a invité les évêques à cultiver «la capacité à communiquer, à dialoguer avec chaque réalité présente sur notre territoire, à s’abaisser non seulement pour comprendre, mais aussi pour partager». «Ce n’est qu’en partageant tout ce qu’il y a de bon dans notre patrimoine, chacun apportant sa pierre à l’édifice, que nous pourrons construire une réalité nouvelle dans laquelle la foi pourra s’enraciner profondément», a dit le Saint-Père.
Pour cela, le Pape propose de «commencer par apprendre le langage de l’autre, initier des processus et tisser des liens où semer la graine du Royaume». De même suggère-t-il de «créer des réalités capables, elles-mêmes, de transmettre leur propre expérience de foi», c’est-à-dire, «d'emporter avec nous les ressources qui nous permettront d’affronter avec franchise les défis toujours nouveaux de l’évangélisation en toute circonstance» à l'instar de Saint Toribio, l’expérience de Grenade en Amérique.
Être un témoignage d’unité dans la pluralité
Aussi, en cette époque de «polarisations et d’oppositions de plus en plus dures», le Souverain pontife exhorte les évêques à être un témoignage d’«unité dans la pluralité», une communion, dit-il, «capable d’accueillir la richesse des dons, des charismes, des sensibilités que l’Esprit Saint suscite au sein du Peuple de Dieu». «L’image du Christ se reconnaît dans la mosaïque vivante de l’Église, où de nombreuses tesselles, sans se confondre, convergent pour manifester la beauté de l’unique Seigneur», a souligné le Pape.
Dans cette tâche, a insisté le Vicaire du Christ, le ministère de l’évêque assume la responsabilité d’être «le principe visible de la communion», avant tout avec le Christ – «en gardant avec amour la foi reçue, dans la docilité à la Parole de Dieu et à la Tradition vivante de l’Église»; ensuite, «en communion avec le Successeur de Pierre et avec l’Église universelle»; mais aussi avec le presbyterium et la communauté diocésaine.
Ne pas réduire la pastorale vocationnelle à une simple recherche de chiffres
Le Pape a aussi abordé le défi vocationnel qui touche aujourd’hui le cœur de nombreux fidèles: «la difficulté d’assumer des engagements définitifs et de prendre des décisions vitales profondes». Chez de nombreux jeunes, «et pas seulement chez eux», a remarqué le Saint-Père, «la question: ‘‘À qui suis-je destiné ?’’ résonne comme une quête sincère de sens, d’appartenance et de don».
Dans ce contexte, Léon XIV a lui aussi exhorté à ce que la préservation des structures ne puisse pas prévaloir sur le bien de la vocation. «La pastorale vocationnelle ne peut se réduire à une simple recherche de chiffres. Elle naît de communautés vivantes, de prêtres heureux, de familles capables de témoigner de la beauté de la fidélité, d’une Église qui sait montrer avec simplicité que suivre le Christ n’appauvrit pas l’existence, mais l’enrichit», a dit le Pape, soulignant que «là où l’Évangile est vécu dans la joie, le service et la communion, l’appel du Seigneur peut lui aussi être à nouveau entendu comme une promesse de vie». À cette fin, le Saint-Père invite les évêques, outre d’unir les forces, d’«apprendre à travailler ensemble pour relever ces défis».
Aider les laïcs à percevoir leur participation au service ecclésial comme un appel de Dieu
Enfin, le Pape a soulevé la problématique des vocations laïques et leur intégration dans le chemin de vie parcouru par l’Église, invitant les évêques à aborder les difficultés qui peuvent se présenter dans ce domaine comme des opportunités de rencontre, de dialogue et de communication. «Il dépend de nous que ces laïcs perçoivent leur participation à ce service ecclésial comme un appel que Dieu leur adresse pour qu’ils assument leur responsabilité de chrétiens, en s’imprégnant de l’esprit, en se sentant partie prenante de la mission que le Seigneur a confiée aux religieux qui l’ont mise en place», a dit le Saint-Père.
Aussi, le Pape a interpellé les évêques sur la situation des personnes blessées, en particulier «ceux qui ont été blessés précisément par ceux qui devaient prendre soin d’eux, y compris par des membres du clergé». Face à ce fléau, a dit le Saint-Père, la communauté ecclésiale est appelée à «répondre par l’écoute, la vérité, la justice, la réparation et un engagement toujours plus déterminé en faveur de la prévention et d’une culture de la bienveillance».
In fine, le Souverain pontife a exprimé la conviction que, malgré les épreuves du temps, l’Église ne cesse jamais d’offrir ce qui lui est propre: «l’amour de Dieu révélé en Christ». Ainsi, disait-il, «chaque geste de charité chrétienne qui naît de l’Évangile porte en lui une promesse plus grande encore: redonner à la personne la conviction d’être aimée».
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