Aux îles Canaries, la question migratoire au cœur des préoccupations de l’Église
Augustine Asta - Envoyée spéciale à Santa Cruz de Tenerife (Îles Canaries)
À Las Palmas de Grande Canarie comme à Santa Cruz de Tenerife, les étapes prévues sur les deux principales îles des Canaries, donneront un visage humain à la réalité migratoire. Les îles Canaries constituent en effet l'une des principales routes migratoires entre l'Afrique et l'Europe, marquées par des dizaines de milliers d'arrivées chaque année. Situé à quelques centaines de kilomètres des côtes africaines, l’archipel espagnol est devenu l’un des principaux points d’arrivée de la route atlantique, considérée comme l’une des plus dangereuses au monde. Pourtant, note le père Josep Buades Fuster S.J., membre du Service jésuite aux migrants (SJM) «la plupart des migrants arrivent en Espagne par avion, mais ceux qui traversent l’Atlantique paient le prix le plus lourd.»
Les statistiques de population étrangère montrent ainsi que les principales communautés immigrées du pays sont constituées de Marocains, mais aussi de Colombiens, Vénézuéliens et d’autres ressortissants latino-américains, auxquels s’ajoutent d’importantes communautés européennes. «Cette réalité rappelle que les migrants qui traversent l’Atlantique à bord d’embarcations précaires ne représentent qu’une partie de l’immigration vers l’Espagne.», explique-t-il. Mais la route atlantique continue de symboliser le drame migratoire actuel.
Le phénomène migratoire
Autrefois, les départs se concentraient davantage depuis le sud du Maroc, à environ 100 à 200 kilomètres des côtes canariennes. Désormais, les principaux points d’embarquement se situent beaucoup plus au sud, notamment en Mauritanie, au Sénégal et en Gambie. Entre Nouadhibou ou Nouakchott et les îles Canaries, les traversées atteignent 750 à 800 kilomètres. Depuis Dakar ou Banjul, elles peuvent dépasser 1 400 kilomètres. Dans des conditions idéales, ces voyages nécessitent entre une semaine et dix jours de navigation. Et les personnes qui arrivent aux Canaries, portent souvent les stigmates physiques et psychologiques de la traversée: déshydratation, brûlures, hypothermie, traumatismes liés aux décès survenus pendant le voyage. «C’est une route meurtrière. Beaucoup de personnes perdent la vie pendant la traversée. Ceux qui arrivent sont souvent blessés dans leur corps, mais aussi dans leur âme», témoigne-t-il.
Qui sont les migrants qui arrivent aux Canaries?
Le profil des migrants évolue en fonction des contextes politiques et économiques des pays de départ. Aujourd’hui, les arrivées concernent principalement des ressortissants d’Afrique de l’Ouest: Sénégalais, Gambiens, Maliens, Guinéens, Burkinabés ou encore Ivoiriens. Les Maliens fuient souvent les violences et l’instabilité sécuritaire qui touchent leur pays. Les embarcations arrivent fréquemment sur l’île d’El Hierro, la plus méridionale de l’archipel, avant que les migrants soient transférés vers Tenerife ou Grande Canarie.
Des mineurs nombreux parmi les arrivants
La majorité des migrants qui débarquent aux Canaries ne s’y installent pas durablement. Après les contrôles administratifs réalisés dans les 72 heures suivant leur arrivée, beaucoup poursuivent leur route vers la péninsule espagnole. Les mineurs non accompagnés constituent toutefois une exception. «Ceux qui arrivent avant l’âge de 18 ans restent sous la tutelle du gouvernement autonome des Canaries», rappelle le jésuite. Il évoque l’exemple d’un jeune Africain rencontré à son arrivée sur l’archipel: «Au début, il ne comprenait pas pourquoi il devait rester aux Canaries alors qu’il voulait rejoindre la péninsule. Aujourd’hui, il étudie, parle comme un Canarien et remercie la chance qui lui a été donnée de construire son avenir ici.»
Trois années de précarité avant l’espoir de la régularisation
Pour les migrants en situation irrégulière, le principal défi demeure l’obtention d’un titre de séjour. En Espagne, la régularisation repose généralement sur l’«enracinement»: après plusieurs années de présence, la preuve d’une intégration sociale et la promesse d’un emploi permettent d’obtenir une autorisation de résidence et de travail. Mais ce parcours est parsemé d’embûches. «Pendant trois ans, beaucoup travaillent dans l’économie informelle et sont exposés à l’exploitation», déplore-t-il.
Face à l’augmentation du nombre de personnes sans statut légal, l’Église espagnole a soutenu une régularisation exceptionnelle qui pourrait concerner plusieurs centaines de milliers d’étrangers. «La dernière grande régularisation remonte à près de vingt ans. Cette situation n’était plus tenable», estime-t-il.
Une Église engagée sur toute la route migratoire
Depuis plusieurs décennies, l’Église catholique en Espagne accompagne les personnes migrantes. Pour les évêques espagnols, la migration n’est pas seulement une question humanitaire. Elle constitue également un défi ecclésial et social qui invite à construire une société capable de vivre la diversité dans la communion. Cette vision s’inspire notamment de l’image de la Pentecôte: une pluralité de langues, de cultures et d’origines réunies dans une même communauté humaine.
Aux Canaries, cet engagement se traduit par l’action coordonnée de nombreuses institutions: la Caritas diocésaine, la délégation diocésaine des migrations, la fondation ECCA Social de la Compagnie de Jésus, la fondation MAIN-Salesianas, les Sœurs Dominicaines, la Fundación Cruz Blanca, l’association Rehoyando des Missionnaires Clarétins, la fondation ADSIS, les Filles de la Charité, les Frères des Écoles chrétiennes ou encore le groupe paroissial Acogida Digna d’Arguineguín. Leur action couvre un large éventail de services: hébergement, accompagnement sanitaire, orientation juridique, formation professionnelle, insertion sociale et soutien aux personnes les plus vulnérables.
Défendre les droits humains à la frontière
Pour l’Église, la présence à la frontière ne se limite pas à l’aide humanitaire. Elle consiste également à veiller au respect des droits fondamentaux des personnes migrantes. Les acteurs ecclésiaux suivent notamment les situations de refoulement, les procédures d’asile, les conditions de rétention administrative et les éventuelles violations des garanties juridiques. «Nous voulons que les personnes migrantes soient considérées comme des sujets de droits et non comme des problèmes à gérer», insiste le jésuite. Une attention particulière est surtout portée aux jeunes migrants emprisonnés comme présumés passeurs. «Beaucoup de jeunes condamnés pour avoir tenu la barre d’une embarcation ne sont pas des trafiquants. Ce sont souvent des pêcheurs pauvres ou des migrants qui ont accepté de piloter le bateau pour financer leur propre traversée.», regrette-t-il.
Les organisations ecclésiales dénoncent régulièrement cette criminalisation de personnes qui sont elles-mêmes victimes de la migration forcée et de la précarité. «Il faut garantir la possibilité de demander une protection internationale, d’avoir un avocat et un interprète. Défendre les frontières est légitime, mais cela doit se faire d’une manière humaine et juste.»
Parallèlement, elles s’opposent aux discours de haine visant les migrants, notamment les mineurs non accompagnés, et rappellent que la liberté d’expression ne saurait justifier l’incitation à la violence ou à la discrimination. «Nous sommes appelés à devenir ce que nous sommes déjà: une société diverse capable de vivre en communion», affirme le jésuite. Et de poursuivre: «Le "nous" est beaucoup plus large que ce que certains imaginent. L’hospitalité envers l’étranger n’est pas une option. C’est au cœur même du christianisme.»
Le Réseau Ecclésial d’Hospitalité Atlantique, une réponse transnationale
Face à l’ampleur du phénomène migratoire, l’Église a développé une réponse dépassant les frontières nationales. Sous l’impulsion du dicastère pour le Service du Développement Humain Intégral, le Réseau Ecclésial d’Hospitalité Atlantique (REHA) rassemble aujourd’hui 31 diocèses d’Afrique du Nord-Ouest et d’Espagne. Ce réseau associe des diocèses du Maroc, de Mauritanie, du Sénégal, de Guinée et d’autres pays africains aux diocèses espagnols des Canaries, de Tenerife, de Cadix-Ceuta, d’Asidonia-Jerez et de Malaga. Avec un objectif double: comprendre les causes profondes des migrations et coordonner l’accompagnement des personnes tout au long de leur parcours. «Il est essentiel que les diocèses africains, qui accompagnent les personnes avant leur départ, puissent travailler avec ceux qui les accueillent à leur arrivée», explique le religieux.
Des familles qui envisagent le départ aux communautés qui accueillent les nouveaux arrivants, en passant par les proches des disparus en mer, le REHA cherche à construire une chaîne d’hospitalité continue entre les deux rives de l’Atlantique.
Les nouveaux défis du Pacte européen sur la migration
L’entrée en vigueur progressive du Pacte européen sur la migration et l’asile ouvre une nouvelle phase. Les personnes arrivant aux frontières extérieures de l’Union européenne pourraient être soumises à des procédures de filtrage renforcées et à des délais d’attente prolongés dans des structures spécifiques.
Pour l’Église des Canaries, l’enjeu sera d’accompagner ces personnes durant ces procédures tout en veillant au respect de leur dignité, de leur accès aux soins et de leurs droits juridiques. Cette vigilance s’inscrit dans une conviction profondément enracinée dans la doctrine sociale de l’Église: la protection des frontières est légitime, mais elle ne peut jamais se faire au détriment de la dignité humaine.
Une Église de l’hospitalité
À travers ses paroisses, ses congrégations religieuses, ses associations et ses réseaux internationaux, l’Église des Canaries tente de répondre à une réalité complexe où se mêlent détresse humaine, aspirations légitimes et défis politiques. Dans un contexte marqué par la montée des discours de fermeture, elle défend une autre vision: celle d’une société capable d’accueillir, de protéger, de promouvoir et d’intégrer les migrants.
Dans sa toute première encyclique Magnifica humanitas, publiée le 25 mai dernier, le Pape rappelle que «les migrants sont aujourd’hui un test décisif de notre capacité à construire une société fondée sur la dignité humaine». «Défendre la souveraineté des États est légitime. Mais la dignité de la personne humaine doit toujours demeurer la frontière infranchissable.», a-t-il conclu.
Merci d'avoir lu cet article. Si vous souhaitez rester informé, inscrivez-vous à la lettre d’information en cliquant ici
