Aux Îles Canaries, Léon XIV appelle à reconnaître le Christ dans les migrants
Moriba Camara, S.J. - Cité du Vatican
Prenant la parole au bord de l’océan Atlantique – où pour la première fois, un Pape se rend dans la capitale de cet archipel situé à l'extrême sud de l'Espagne, terre de multiculturalisme, d'immigration, et où l'Église et la population puisent leur force dans l'hospitalité et la solidarité – le Pape a relié la réalité migratoire aux paroles de l’Évangile de saint Matthieu sur le jugement dernier. «Aujourd’hui, au bord de la mer, la Parole prend tout son sens: tant de vies blessées arrivent ici, dépouillées de presque tout, mais jamais de leur dignité», a-t-il déclaré. «L’Évangile, a poursuivi l’Évêque de Rome, nous arrache à notre confortable position de spectateur» et nous demande si nous avons su «reconnaître le Christ en ceux qui débarquent, marqués par la peur, la faim et la violence, après le désert, la nuit et la mer».
Évoquant l’anneau du Pêcheur qu’il porte à la main, Léon XIV rappelle la mission confiée à saint Pierre: «Désormais, tu seras pêcheur d’hommes». Une parole qui, dans ce lieu marqué par l’arrivée de milliers de migrants, prend selon lui «une force littérale et douloureuse».
Dénoncer les «monstres» qui exploitent les migrants
Le Saint-Père a ensuite décrit la mer comme un symbole biblique du chaos et du mal qui est, encore aujourd’hui, utilisée pour faire souffrir hommes et femmes.
Face à ces réalités de la puissance de la mer, le Pape a rappelé que la foi chrétienne consiste à croire en un Dieu qui «dompte le chaos, met un terme au mal et ouvre une voie là où la mort semble s’imposer. C’est ce qu’a vécu le peuple d’Israël, en traversant la mer Rouge pour sortir de l’esclavage et marcher vers la liberté». Et c’est ce qui se laisse contempler dans la scène de l’Évangile selon Matthieu de Jésus-Christ qui marche sur les eaux et, face à la tempête, prononce une parole souveraine: «Silence, tais-toi!». C’est pourquoi, a insisté le Pape, «là où le Christ ordonne à la mer de se taire, l’Église ne peut rester muette face à ceux qui sont abandonnés à ses flots».
La miséricorde commence par de petits gestes
Remerciant les bénévoles et les acteurs de l’accueil, – Tito et María qui ont pris la parole avant lui –, Léon XIV a salué le travail quotidien de la Caritas, des paroisses et de nombreuses associations. La conversion du regard, a-t-il expliqué, commence lorsque «le migrant cesse d’être “un de plus”, cesse d’être une catégorie et un chiffre». Alors seulement, «ce n’est qu’alors que nous comprenons que cette petite fille pourrait être notre fille, que ces visages font partie de notre famille; et alors, la conscience n’a plus d’excuses». «La miséricorde, ajoute le Pape en paraphrasant saint Matthieu, commence par de petits gestes: parfois par quelques biscuits et un peu de lait; d’autres fois, par cinq pains et deux poissons». Il ne s’agit pas de «tout résoudre, mais de tout remettre entre les mains de Dieu et d’être présents là où l’être humain souffre, là où les ressources ne suffisent pas et où il n’y a pas de langue commune, mais où les gestes peuvent encore parler».
Un message aux victimes de la traite
Le Pape s’est particulièrement adressé à Blessing, une femme victime de la traite dont le témoignage avait été partagé au cours de la rencontre. «Ton nom signifie bénédiction et nous rappelle que chaque vie humaine est une bénédiction de Dieu. Personne ne peut l’acheter, la vendre, l’utiliser ou la rejeter, car en chaque personne resplendit l’image et la ressemblance du Créateur», a-t-il déclaré exprimant son désir de lui faire parvenir ses paroles «je voudrais que ce message te parvienne, à toi et à tant de femmes victimes de la traite et de l’exploitation». Dans des paroles empreintes de compassion, Léon XIV a rappelé aux victimes de l’exploitation leur dignité inaliénable que promeut l’Église: «l’Église veut te dire aujourd’hui: tu es une fille et une sœur, tu es une bénédiction». Et encore: «Ta vie n’appartient pas à ceux qui t’ont fait du mal (…). Ta vie appartient à Dieu et conserve une dignité qu'ils ne peuvent t'arracher.».
«Vous n'êtes ni des numéros ni des dossiers»
S’adressant directement aux migrants présents, le Saint-Père a affirmé avec un ton paternel: «Je veux m’incliner devant votre dignité. Vous n’êtes ni des numéros ni des dossiers. Vous êtes des personnes avec une famille et une maison laissées derrière vous; avec des rêves que personne n’a le droit de mépriser.» Il les a également mis en garde contre les réseaux criminels qui profitent de leur vulnérabilité: «Ne livrez pas votre existence à ceux qui en font un commerce». Les promesses de passeurs et de trafiquants sont, selon le Pape, «des chants de sirènes, des industries de la mort».
Un examen de conscience pour la communauté internationale face à la dignité humaine
Le drame migratoire, a poursuivi Léon XIV, constitue «un examen de conscience» pour tous: pour les pays d’origine qui doivent créer «les conditions de paix, de justice et de développement»; les pays de transit qui sont appelés à protéger les plus faibles, et l’Europe qui «ne peut proclamer la dignité humaine et s’habituer à ce que la Méditerranée et l’Atlantique soient des cimetières sans pierres tombales». Le Saint-Père a également invité la communauté internationale à une «coopération efficace et persévérante» face à ce défi mondial.
Dans la dernière partie de son discours, Léon XIV a rappelé que l’accueil des migrants ne peut être considéré comme une question secondaire dans la vie de l’Église. «Nous nous agenouillons devant l’autel pour adorer le Christ présent dans l’Eucharistie», a-t-il déclaré, ajoutant qu’il est alors impossible de «passer au large» des embarcations chargées de nos frères et sœurs plus fragiles.
Le Pape a plaidé pour «des voies légales et sûres», pour la protection des victimes et pour des politiques permettant à chacun de vivre dignement dans son pays. Il a souligné qu’au droit de chercher refuge correspond aussi «le droit de ne pas avoir à migrer».
«Nous ne pouvons pas nous accoutumer à compter les morts», a-t-il insisté, avant de rappeler avec force que «la dignité humaine n’a pas de passeport et ne perd pas de sa valeur lorsqu’elle franchit une frontière».
Concluant, Léon XIV a confié les migrants et ceux qui les accueillent à l’intercession de Notre-Dame du Carmel. Il a lancé un ultime vœu contre l’indifférence: «Que l’histoire n’ait pas à nous accuser d’avoir fait de la douleur de ceux qui souffrent un paysage habituel de nos côtes. aujourd’hui, ici, au bord de la mer, chaque vie qui arrive nous demande ce qu’il reste de notre humanité. Tôt ou tard, cela se saura: si nous avons su la préserver ou si nous avons laissé l’indifférence parler à notre place».
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