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Le père Kirill Gorbunov (à droite), avec l'archevêque de Moscou, Mgr Paolo Pezzi (à gauche). Le père Kirill Gorbunov (à droite), avec l'archevêque de Moscou, Mgr Paolo Pezzi (à gauche).  

Le vicaire général de Moscou: la guerre en Ukraine «doit cesser»

Le vicaire général du diocèse catholique de Moscou, Kirill Gorbunov, s'est entretenu avec Vatican News au sujet des «innombrables vies» perdues durant le conflit en Ukraine, de l'importance de l'empathie envers «l'autre» et de la situation de la petite communauté catholique de Russie.

Jean-Charles Putzolu – Cité du Vatican

La guerre à grande échelle en Ukraine est entrée le 24 février dernier dans sa cinquième année de conflit. Si le bilan des victimes civiles et militaires reste de part et d’autre difficile à établir, il n’en reste pas moins que d’innombrables vies ont été sacrifiées et que la haine de l’autre est un sentiment qui, souvent alimenté par la désinformation, s’est enraciné dans le cœur des gens. L'une des principales missions à venir de l’Église sera d’œuvrer au dépassement de la haine et reconstruire, avec le temps, sinon la confiance, au moins l’acceptation du voisin russe ou ukrainien. Malgré sa fragilité et sa petite taille, l’Église catholique en Russie s’engage dans cette direction, comme en témoigne, dans un entretien accordé à Vatican News, le père Kirill Gorbunov, vicaire général de l'archidiocèse de Notre-Dame de Moscou.

L'Ukraine et la Russie entrent dans leur cinquième année de conflit armé. Quel est le sentiment du peuple russe aujourd'hui?

C'est un honneur pour moi de parler au nom de notre très petite communauté catholique en Russie. Elle est bien plus petite que la plupart des gens ne l'imaginent. Nous représentons moins de 1% de la population et le nombre de catholiques pratiquants est encore plus faible. Pour de nombreuses raisons historiques, l'Église catholique en Russie est perçue avec une certaine méfiance, comme une Église d'étrangers, une Église qui ne serait pas véritablement ancrée dans la culture russe. C'est donc un défi pour les catholiques russes d'être, d'une part, des personnes de culture et de langue russes, et d'autre part, des membres de l'Église catholique universelle.

Aujourd'hui, je dirais que les Russes, y compris les catholiques, partagent notre opinion sur ce conflit. Il doit cesser. Les innombrables vies perdues durant ce conflit parlent d'elles-mêmes. La violence est criante, et l'on aspire à ce que ce conflit prenne fin. Cette fin doit être une paix juste et durable, et c'est l'espoir, l'attente des catholiques russes.

Malheureusement, le nombre de morts a considérablement augmenté ces quatre dernières années. Les cimetières se sont agrandis. Le nombre de morts influence-t-il la perception de ce conflit par les Russes?

Je ne peux pas parler au nom de tous les Russes. Ce serait difficile. Je peux parler au nom des personnes que je rencontre, qui s'adressent à moi en tant que prêtre. D'un côté, une position consiste à nier la réalité. Malheureusement, beaucoup préfèrent tout simplement la refouler, ignorer ce qu'il se passe et se dire: «On n'y peut rien. On ne peut rien y faire. Faisons comme si de rien n'était. Ignorons-la». Et le souhait est alors de revenir à la situation d'avant. Que tout redevienne normal. C'est impossible.

J'ai toujours été très impressionné par le courage du Pape François, qui, dès 2014, a commencé à parler de la Troisième Guerre mondiale "par morceaux". Pour beaucoup, ces mots étaient étranges. Et je pense qu'il s'agissait de paroles prophétiques, qu'il pressentait quelque chose de terrible. Nous ne pouvons ignorer cette réalité. En tant que prêtre, je dois dire aux fidèles: «Vous ne pouvez pas faire comme si de rien n'était».

Pour d'autres, en revanche, le conflit les obsède. Ils ne voient que cette horrible réalité. Alors ils perdent espoir. Ils désespèrent. Ils se demandent –​​et cela a commencé pendant la pandémie– si Dieu est vraiment bon, si c’est lui qui permet que de telles choses se produisent. Mais aujourd'hui, ils se posent la question encore plus sérieusement: si de telles choses arrivent, l’enseignement de l’Église sur la miséricorde, la bonté et la grâce de Dieu, est-il vrai? Alors, bien sûr, il faut se tourner vers l'histoire du Salut. Il faut se référer aux Écritures. Et les Écritures affirment toujours que lorsque de telles choses se produisent, c'est parce que la coupe de l'injustice déborde et que quelque chose doit changer. Nos vies doivent changer. Non seulement celles des politiciens, des partis politiques, des pays, mais la vie de chaque personne.

Nombre de nos familles sont unies, mais nous avons aussi beaucoup de familles russo-ukrainiennes, notamment parmi les catholiques, et ces familles sont aujourd'hui divisées, voire brisées. C'est une source de grande souffrance pour les gens. On doit trouver un moyen de faire face.

Quel est le discours dominant concernant ce conflit en Russie? À quelles informations les Russes ont-ils accès?

Je dirais que le discours dominant en Russie est très similaire à celui de tous les autres pays impliqués, directement ou indirectement, dans ce conflit. Ce discours affirme que la vérité est de notre côté. Nous avons raison et les autres ont tort. Or, comme je peux suivre l'actualité en plusieurs langues, en anglais, en allemand et en italien, je constate que le discours est plus ou moins le même partout. L'autre, c’est l'ennemi, c’est le coupable. Les autres sont de mauvaises personnes, pas seulement parce qu'ils ont mal agi. Ce sont des personnes globalement mauvaises, issues d'une mauvaise culture, avec une nature humaine pervertie, incapables de paix et de raison. Un profond doute s’est installé quant à la possibilité de vivre en paix avec l'autre camp. Je dirais que ce discours est actuellement présenté par tous.

Ce qui importe dans le message de l'Église, c'est que c'est précisément cette attitude que nous devons dépasser. J'ai été profondément touché, par exemple, en apprenant la rencontre de femmes ukrainiennes avec le Pape Léon XIV. Elles ont déclaré: «Nous ne pouvons pas blâmer les Russes pour ce conflit, car nous-mêmes ignorons comment nous réagirions, quelle serait notre attitude si nous vivions dans la même situation, dans le même climat informationnel, le même environnement. Si nous entendions les mêmes nouvelles, les mêmes idées. Nous ne pouvons donc pas les blâmer pour leur point de vue».

Et c'est le point de départ: comprendre que les gens sont malheureusement limités par ce qu'ils voient, par ce qu'ils savent, et ensuite, nous devons chercher comment progresser vers la paix, en commençant par mieux nous connaître.

Vous avez mentionné la petite communauté catholique en Russie. Comment cette communauté fait-elle face à la situation?

D'une manière générale, je dirais que la réalité est que, d'une façon ou d'une autre, la vie continue. Les sacrements, la prière commune et la liturgie restent inchangés. Mais ce qui change, c'est la prise de conscience renouvelée de garantir l'unité de l'Église, aujourd'hui mise à l'épreuve. Nous savons tous qu'il existe déjà des divergences concernant la liturgie, certaines questions morales, l'Église de demain, les différents offices... De nombreux points divisent les fidèles.

Mais un tel conflit armé est aussi source de désunion. Il arrive que les fractures soient profondes. Je vis à Moscou, dans la plus grande paroisse de l'Église russe, la paroisse de la cathédrale, où les fractures sont moins visibles, mais dans une paroisse catholique russe ordinaire, généralement très petite, ces divisions peuvent parfois avoir des conséquences désastreuses sur la communauté. Et il est important d'accepter les autres, de pouvoir prier ensemble malgré nos différentes visions du monde et nos différences d'opinion. Il est important de comprendre que Dieu est plus grand que ce qui nous divise. Son amour est plus grand. Son dessein de salut est plus grand. Et c'est la même chose pour nous tous. Nous ne sommes pas différents. Il ne nous regarde pas différemment. Il veut nous sauver tous. Tout cela est si important: non pas simplement accepter cela comme une idée, mais vraiment l'intégrer, regarder les autres avec les yeux de Dieu. C'est quelque chose de très, très important.

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03 mars 2026, 06:53