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Mgr Sviatoslav Shevchuk, le 12 février dernier lors de son audience avec Léon XIV. Mgr Sviatoslav Shevchuk, le 12 février dernier lors de son audience avec Léon XIV.   (@Vatican Media)

Mgr Shevchuk: «Nous devons faire tout notre possible pour que l'agresseur s'arrête»

À la veille du quatrième anniversaire de l'invasion russe à grande échelle, l’archevêque de Kiev-Halic Mgr Sviatoslav Shevchuk revient sur les souffrances de la population ukrainienne lors de cet hiver particulièrement éprouvant et exhorte les fidèles à continuer de prier pour construire une paix véritable pour le pays.

Svitlana Dukhovych – Cité du Vatican

Le 24 février 2022, les troupes russes envahissaient l’Ukraine: chars, hélicoptères et avions de combats filaient vers Kiev, avec pour ambition de faire tomber le régime de Volodymyr Zelensky. 10 ans après l’invasion de la Crimée, la guerre venait d’entrer dans une nouvelle dimension: un conflit à grande échelle qui dépasse les frontières du territoire ukrainien. Quatre années plus tard, le conflit ukrainien est toujours en cours, fort de ses centaines de milliers de morts et blessés et aucune solution diplomatique sérieuse n’a encore été trouvée pour trouver un cessez-le-feu et envisager le retour d’une paix durable. Retour sur ces temps difficiles pour le peuple ukrainien avec un témoin privilégié de ces souffrances: Mgr Sviatoslav Shevchuk, l’archevêque de Kiev-Halic et chef de l’Église greco-catholique ukrainienne.

Béatitude, cela fait quatre ans que la guerre à grande échelle a éclaté en Ukraine. Que souhaitez-vous dire à cette occasion ?

Je dirais que c'est un anniversaire tragique. Personne n'aurait jamais imaginé une guerre en Europe qui durerait quatre ans. Et quand nous parlons de quatre ans, nous ne faisons référence qu'à l'invasion russe à grande échelle. En effet, la guerre a commencé en 2014 avec l'occupation de la Crimée et d'une partie du Donbass oriental. Nous sommes confrontés à une véritable tragédie qui, ces derniers mois, s'aggrave encore davantage. Le nombre de civils morts et blessés ne cesse d'augmenter. Je peux dire que même au début de l'invasion, en 2022, la situation n'était pas aussi dramatique qu'aujourd'hui, surtout pendant cet hiver, en particulier dans la capitale ukrainienne. 

Comment vivent les personnes qui, par exemple, habitent près de votre cathédrale à Kiev ? Comment l'Église aide-t-elle à relever ces défis ?

Kiev vit une véritable tragédie, que certains appellent aujourd'hui «Kholodomor», du terme ukrainien "kholod", qui signifie «froid». Nous connaissons tous le mot «Holodomor», le génocide par la famine ; mais nous sommes aujourd'hui confrontés à une autre forme de génocide, liée au froid hivernal. Cet hiver est le plus rigoureux de la dernière décennie: la température à Kiev est descendue jusqu'à moins vingt degrés. Les Russes détruisent méthodiquement les infrastructures vitales des villes ukrainiennes, en particulier de la capitale. Kiev, l'une des plus grandes capitales européennes, compte près de quatre millions d'habitants. Le système de chauffage et d'électricité est centralisé: chaque quartier dispose de sa propre centrale qui fournit l'électricité et l'eau chaude aux bâtiments. Dans notre quartier, il n'y a pas de gaz: on cuisine à l'électricité, qui est également nécessaire pour pomper l'eau potable dans les immeubles de neuf ou vingt étages. Cet hiver, de nombreuses centrales, construites à l'époque soviétique et dont les Russes connaissaient donc les plans, ont été détruites. Lorsque la température est descendue en dessous de vingt degrés, il n'a plus été possible de fournir de l'électricité et de l'eau chaude ; les tuyaux ont gelé et éclaté, et les systèmes sanitaires ont également été gravement endommagés. Imaginez un immeuble de trois mille personnes: tout gèle dans les appartements, la température intérieure est à peine supérieure à la température extérieure, les salles de bains sont inutilisables. Beaucoup sont coincés chez eux et ne savent pas où aller. 

Dans une zone résidentielle de Kiev, frappée par un missile russe, le 22 février
Dans une zone résidentielle de Kiev, frappée par un missile russe, le 22 février   (ANSA)

Comment réagissons-nous ? Devant les grands immeubles, des «centres de résilience» ont été mis en place: des tentes chauffées par des générateurs, où les gens peuvent recharger leurs appareils, boire un thé chaud, se retrouver et se réchauffer. Certains y passent la nuit. Des écoles et des crèches ont également été adaptées pour accueillir des personnes. Près de notre cathédrale, nous avons ouvert un centre de résilience dans l'abri semi-enterré. Notre générateur fonctionne près de vingt heures par jour, car le réseau municipal ne nous fournit de l'électricité que pendant deux ou trois heures. Beaucoup de gens dorment là-bas et, en fait, y vivent: nous devons tout leur fournir, car ils ne peuvent pas rentrer chez eux. Le maire de Kiev a invité ceux qui le peuvent à quitter temporairement la ville ; on estime que près d'un demi-million de personnes sont parties. Cependant, beaucoup restent parce qu'ils travaillent ou n'ont pas d'autre choix. Les écoles, les universités, les supermarchés, les hôpitaux et les pharmacies sont ouverts, mais le grand problème reste le fonctionnement des infrastructures vitales. Et cette destruction méthodique se poursuit: des drones survolent la ville, repèrent les centrales encore en activité, puis les frappent avec des missiles et des attaques ciblées. Voilà, en résumé, la situation que nous vivons actuellement. 

Depuis le début de la guerre à grande échelle, l'Église en Ukraine a toujours été aux côtés du peuple. Au cours de ces quatre années, on peut distinguer différentes phases de cet engagement. Comment décririez-vous la phase actuelle, caractérisée par la fatigue de la population ? Comment l'Église continue-t-elle aujourd'hui à soutenir et à accompagner les gens ?

Nous sommes tous le même peuple et nous souffrons ensemble. Je suis citoyen de Kiev et le froid ne demande pas: "Êtes-vous prêtre ou évêque ?" ou "À quelle Église appartenez-vous ? Comment priez-vous Dieu ?" Face à cette tragédie, nous sommes tous égaux, nous essayons de rester unis, de nous entraider et aussi de trouver un sens chrétien: comment vivre en chrétiens dans ces conditions. Il y a quelques particularités en ce moment. Lorsque le gouvernement ordonne des évacuations forcées des zones de combat, les gens préfèrent se déplacer vers les grandes villes les plus proches, comme Kharkiv, Tchernihiv ou Soumy.

Il est clair que l'un des objectifs des bombardements est précisément de décourager la population, de la contraindre à abandonner ses maisons. Certains analystes affirment que l'on souhaite créer une zone tampon sans civils, afin de faciliter les manœuvres militaires. Mais les gens restent, ils ne partent pas, et nous essayons d'acheminer l'aide là où se trouvent également des enfants et des personnes âgées. Peut-être que l'ennemi s'attendait à ce que les Ukrainiens fuient, mais ce n'est pas le cas. Une autre observation faite à Kiev est qu'on ne ressent pas de lassitude conduisant au désespoir ou à la résignation: au contraire, avec ces attaques incessantes de missiles, la volonté de résister grandit. Je ne sais pas expliquer ce phénomène, mais je peux raconter un épisode qui s'est produit dans ma cathédrale. Un enfant de cinq ans, qui assiste toujours à la liturgie, m'a répondu ainsi lorsque je lui ai demandé s'il faisait froid chez lui: «Si je vaincs le froid, l'Ukraine vaincra aussi». On voyait qu'il faisait froid chez lui, car il était vêtu de vêtements épais, mais malgré tout, il se sentait comme un héros. 

“Un enfant de cinq ans, qui assiste toujours à la liturgie, m'a répondu ainsi lorsque je lui ai demandé s'il faisait froid chez lui : «Si je vaincs le froid, l'Ukraine vaincra aussi»”

Pour moi, c'est la voix non seulement de cette famille, mais de tout le peuple. Dans les centres de résilience, les gens sourient, chantent ; dans les cours et devant les immeubles gelés, ils mettent de la musique et dansent. C'est quelque chose qui nous étonne aussi. Mais bien sûr, la douleur s'intensifie, avec tant de morts et de blessés. Selon la mission des Nations-unies pour les droits de l'homme en Ukraine, 2025 a été l'année la plus meurtrière pour les civils depuis le début de l'invasion. Le nombre de civils tués et blessés a augmenté de 31 % par rapport à 2024 et de 70 % par rapport à 2023. Plus on parle d'accords de paix, plus le sang coule sur le sol ukrainien. Alors que les puissants de ce monde se réunissent pour discuter de qui exerce le plus de pression, le peuple souffre. Telle est la situation à laquelle nous devons faire face et que nous devons accompagner. Je dois également dire que la peur des gens diminue pendant les bombardements: on s'y habitue, et c'est dangereux, car parfois nous perdons notre sensibilité à la douleur des autres. C'est pourquoi l'Église doit toujours faire grandir le sens religieux du respect de la souffrance humaine, car nous savons que dans chaque douleur est présente la souffrance du Christ lui-même. 

Probablement, les prêtres et les religieux continuent néanmoins à éprouver une profonde empathie, notamment parce qu'ils ont eux-mêmes vécu des deuils dans leurs propres familles...

Il n'y a certainement aucune famille en Ukraine qui n'ait connu la douleur ou le deuil de la perte d'un frère, d'une sœur, d'un parent ou d'un enfant, tué ou blessé. Depuis le Synode des évêques, nous avons lancé un programme d'accompagnement pour nos prêtres et nos personnes consacrées. Nous leur avons distribué un questionnaire pour comprendre comment ils allaient. Fait intéressant: la grande majorité d'entre eux ont déclaré ne pas vouloir prendre de vacances ni se reposer. Au début, je me suis dit: «Comme ils sont courageux !» Mais les psychothérapeutes nous ont expliqué que c'était un signe de traumatisme: psychologiquement, ils ne parviennent pas à s'éloigner de leur paroisse ou de leur communauté, car ils craignent que quelque chose de grave ne se produise dans leur maison ou leur église pendant leur absence. Même pour moi, il est difficile de quitter l'Ukraine: je reçois constamment des nouvelles des derniers événements à Kiev. Un psychothérapeute m'a dit: «Quand Kiev est bombardée, souffrez-vous même en étant à Rome ? C'est un signe de traumatisme.» C'est pourquoi nous accompagnons nos prêtres à travers un programme de «guérison des blessures»: ceux qui ont vécu et surmonté leur propre souffrance deviennent des «médecins blessés», capables de comprendre ceux qui souffrent et de les guider vers la guérison, y compris psychologique et mentale. La santé mentale et spirituelle est au cœur de notre engagement. Nous acquérons une expérience sans précédent, qui pourra devenir un trésor pour d'autres Églises qui n'ont pas vécu une tragédie similaire, afin d'aider les gens à se rapprocher de Dieu, du Christ, source de salut et de santé, non seulement spirituelle, mais aussi mentale et physique.

Lors des funérailles d'une famille, près de Kharkiv, le 13 février.
Lors des funérailles d'une famille, près de Kharkiv, le 13 février.   (AFP or licensors)

Au cours des quatre dernières années, l'Église en Ukraine a pu expérimenter de diverses manières la solidarité de l'Église universelle. Pourriez-vous nous donner quelques exemples particuliers de cette proximité ? 

Au cours de ces quatre années, nous avons reçu beaucoup de solidarité de la part de toute l'Église universelle, encouragée surtout par le Saint-Père – d'abord par le pape François, de mémoire bénie, et maintenant par le pape Léon. Nous sommes vraiment reconnaissants au Saint-Père et à tous nos frères et sœurs dans le Christ, à toutes les personnes de bonne volonté qui ont exprimé leur proximité. Cette solidarité a connu des hauts et des bas. Je me souviens des premiers jours de la guerre, lorsque l'aide humanitaire affluait en grande quantité de différents pays d'Europe et du monde entier. L'année dernière, en 2025, l'aide avait presque disparu. Il était de plus en plus difficile d'obtenir l'approbation de projets destinés à ceux qui n'avaient pas les moyens de survivre. Au début de l'année 2025, on estimait qu'environ cinq millions de personnes en Ukraine étaient en situation d'insécurité alimentaire, mais que seulement 2,5 millions pouvaient bénéficier d'une aide. Cet hiver, tragique en raison du froid et des difficultés, les images de personnes qui souffrent mais tentent de résister ont ravivé la solidarité internationale, rappelant février-mars 2022. Je voudrais raconter un épisode particulier. 

Après chaque bombardement à Kiev, je partage souvent des informations avec mes amis. J'ai envoyé à une dizaine de personnes une image des conséquences d'une attaque accompagnée d'un petit commentaire: «Nous avons survécu à une autre nuit infernale à Kiev. Température de moins vingt degrés. La lutte pour la vie, l'humanité et la solidarité continue.» Parmi les destinataires se trouvait le cardinal Grzegorz Ryś, archevêque de Cracovie, qui a immédiatement répondu par un geste de solidarité. Le dimanche suivant, il a annoncé une collecte pour Kiev, rendant publique mon message. Trois jours plus tard, il nous a écrit qu'un million de zlotys avaient déjà été versés sur le compte de Caritas. Quatre jours plus tard, les premiers camions transportant des générateurs étaient déjà en route vers Kiev. Commentant ce geste, j'ai rappelé le dicton latin: "Bis dat qui cito dat", (Celui qui donne rapidement donne deux fois). En effet, ces générateurs étaient urgents pour sauver des vies humaines. La spontanéité de cette solidarité a également été remarquée par le Pape, qui a remercié ceux qui se sont immédiatement mobilisés pour aider. Par la suite, la Conférence épiscopale polonaise et d'autres Églises européennes, en particulier la Conférence épiscopale italienne par l'intermédiaire de Caritas, ont également organisé des collectes d'aide humanitaire et ont apporté leur contribution. Aujourd'hui, nous vivons une vague de solidarité qui va au-delà du soutien économique: il est important pour nous que toutes les paroisses européennes parlent de la souffrance de Kiev, car la mémoire et la prière chrétiennes ont su ébranler les consciences et les cœurs. Nous sommes profondément reconnaissants à tous ceux qui ont contribué à sauver des vies en Ukraine.


Béatitude, à l'occasion de ce quatrième anniversaire, quel message souhaitez-vous adresser à la communauté internationale et aux fidèles du monde entier ?

Je pense que le quatrième anniversaire de cette guerre est une honte pour l'humanité. Il est honteux qu'en quatre ans, la communauté internationale n'ait pas réussi à arrêter la main meurtrière de l'agresseur. Certains historiens ont fait remarquer que, dans nos contrées, la Seconde Guerre mondiale a duré moins longtemps que l'agression russe actuelle contre l'Ukraine. C'est quelque chose qui n'aurait jamais dû commencer et qui doit maintenant prendre fin. C'est pourquoi, en ce triste anniversaire, je demande à chacun de faire une promesse à Dieu et à soi-même: construire la paix. Les politiciens doivent faire leur devoir. Les hommes d'Église et les diplomates, y compris les chrétiens, doivent faire le leur. Les militaires, les volontaires: chacun est appelé à faire sa part. «Nous devons faire tout notre possible pour que l'agresseur s'arrête». Ensuite viendra un autre temps: celui de la guérison des traumatismes et de la reconstruction de ce que la guerre a détruit. Mais ce sera une autre histoire. Orate pro nobis. Priez pour nous.

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23 février 2026, 12:11