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Image d'illustration. La CEDEAO avant le retrait des pays de l'AES. Image d'illustration. La CEDEAO avant le retrait des pays de l'AES. 

Père Zagoré: l’Afrique doit soigner sa vision politique

Le Burkina Faso, le Mali et le Niger, pays fondateurs de l’AES, ont officiellement quitté la CEDEAO le 29 janvier 2025. En Côte d’Ivoire, l’élection présidentielle qui aura lieu le 25 octobre 2025 suscite d’ores et déjà la psychose dans ce pays d’Afrique de l’Ouest. Analysant cette double situation, le père Donald Zagoré, analyste politique ivoirien, estime que l’Afrique doit guérir de sa vision politique pour une véritable indépendance et pour le bien de ses populations.

Françoise Niamien - Cité du Vatican

En sortant de la Communauté Économique des États d’Afrique de l’Ouest, CEDEAO, les pays de l’Alliance des États du Sahel, AES, ont fait plusieurs reproches à l’Organisation sous-régionale, en l’occurrence son éloignement des idéaux des pères-fondateurs et du panafricanisme, ainsi que l’influence des puissances étrangères. L’AES reproche également à la CEDEAO sa non-assistance dans la lutte contre le terrorisme et l'insécurité au Sahel. À cela s’ajoute l’imposition des sanctions que les trois pays jugent illégales, illégitimes, inhumaines et irresponsables, en violation des textes propres à l’organisation. 

En effet, le premier paragraphe de l’article 3 de la Charte de la création de la CEDEAO stipule que «La Communauté vise à promouvoir la coopération et l'intégration dans la perspective d'une Union économique de l'Afrique de l'Ouest en vue d'élever le niveau de vie de ses peuples, de maintenir et d'accroître la stabilité économique, de renforcer les relations entre les États membres et de contribuer au progrès et au développement du continent africain».  

Tout en évoquant cette rupture AES-CEDEAO et ses impacts aux niveaux économique, politique et sur le vivre-ensemble des citoyens de ces deux organisations, dans un entretien accordé à Vatican News, le père Donald Zagoré, a également abordé l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire, prévue pour le 25 octobre 2025. 

Entretien avec le père Donald Zagoré, analyste politique ivoirien

Quelle analyse faites-vous de la situation socio-politique actuelle de l’Afrique de l’Ouest? 

La situation sociale et politique de l’Afrique de l’Ouest n’est pas réjouissante. Elle est assez complexe au niveau politique avec la sortie du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CEDEAO. Sur le plan sécuritaire, nous assistons à la montée en puissance du terrorisme qui continue d'endeuiller les populations de ces pays du Sahel, auxquels il faut ajouter le Togo, le Bénin, le Nigéria. Tous souffrent énormément des actions du terrorisme. Cette situation sécuritaire porte gravement atteinte, en effet, à l’économie des pays de la sous-région et provoque la pauvreté au niveau des populations. En substance, nous estimons que la situation politique et celle sécuritaire de l’Afrique de l’Ouest sont très préoccupantes. Toutefois, nous espérons que des solutions seront trouvées en vue de l’amélioration du quotidien des populations.

Le Burkina Faso, le Mali et le Niger, pays fondateurs de l’AES, ne sont plus membres de la CEDEAO depuis le 29 janvier 2025. Quel commentaire faites-vous de ce départ et des relations entre ces deux organisations communautaires ouest-africaines?

Du point de vue d’une analyse personnelle, cette rupture n’est pas opportune. Aujourd’hui, la configuration politique internationale est faite substantiellement d’alliances et de blocs. Ce qui démontre qu’on ne peut pas être isolé sur la scène politique et économique. Il faut aller en bloc pour parler d'une seule voix. En évoluant en bloc, vous constituez une puissance. La force du collectif est aujourd’hui incontournable dans l’horizon politique. Quand la CEDEAO se disloque, c'est bien difficile de parler d'une seule voix et peser dans le concert des nations. De ce fait, la division est hors de question dans cette optique.


Les pays de l’AES n’ont-ils pas avancé des raisons légitimes justifiant leur sortie de la CEDEAO?

Bien évidemment, des raisons qui leur semblent légitimes ont été avancées. Les deux grandes décisions de la CEDEAO qui ont conduit à la séparation étaient les lourdes sanctions économiques infligées aux trois pays concernés: après les différents coups d’États et sa volonté d’intervention militaire au Niger, sous prétexte de rétablir la démocratie. Certes, il ne faudrait pas applaudir les coups d’États, mais face au terrorisme où était cette fameuse force armée qui aurait eu pour mission de rétablir la démocratie au Niger, pendant que des bandes armées continuaient leurs sinistres massacres des populations? La solidarité africaine voudrait que, quand un frère est frappé par un malheur, tous se mobilisent pour le secourir. Malheureusement, cela n’a pas été le cas en Afrique de l’Ouest.

Cette rupture est un événement malheureux. Il aurait fallu qu’un dialogue constructif soit engagé entre les différentes parties afin de renforcer les liens; comme la proposition du président sénégalais Bassirou Diomaye Faye. Hélas, rien n’a pu être fait. Je pense que la CEDEAO avait aussi besoin de cette expérience forte pour se remettre en cause. Il est grand temps qu’elle fasse sa mue pour le bien-être des populations de la sous-région. Je reste confiant qu'ils finiront un jour par revenir ensemble parce que cette division ne servira d’intérêts pour personne.

Quelles pourraient être les conséquences de cette rupture au niveau politique et économique?

Les disparités économiques et politiques entre les peuples vont de plus en plus se faire ressentir, et les principes de libre circulation des personnes et des biens deviendront assez complexes. Soulignons que l'AES a déjà émis des passeports biométriques propres à l'espace confédéral. Pour le moment, la CEDEAO a fait une concession: Les anciens passeports CEDEAO des citoyens de l’AES demeurent toutefois valables jusqu’à leurs dates d’expiration. 

En outre, d'un point de vue démographique, à voir la géographie de la sous-région, nous avons des populations mixtes, notamment le nord de la Côte d'Ivoire qui, en fait, est bien le sud du Burkina Faso. Aussi, en ayant désormais deux organisations sous-régionales et au regard de la question sécuritaire, nous allons assister à un plus grand renforcement des frontières de part et d’autre, ce qui pourrait conduire à une séparation des différents peuples. 

Une autre conséquence: le choix des partenaires. Avant la rupture, tous les 15 pays de la CEDEAO avaient une vision commune. Le choix des partenaires convergeait dans le même sens. Cela ne sera plus le cas. Nous aurons désormais, d’une part, la CEDEAO avec ses partenaires, et d’autre part, l’AES avec les siens. Pourtant, quand nous savons que sur l'échiquier international, il y a de plus en plus de tensions entre les différents blocs, la sous-région risque de devenir un théâtre d'affrontements des grandes puissances. Encore une fois, les grands perdants ne seront pas les politiques, mais les pauvres populations. Malheureusement en Afrique, la politique n’est pas faite pour le bien-être des peuples. 

Selon vous, cette rupture pourrait-elle affecter les relations entre les citoyens de l’AES et ceux de la CEDEAO?

Nous ne le souhaitons pas, mais cela pourrait paraitre ainsi. Déjà, il y a la fierté des citoyens de l'AES; pareil pour les citoyens de la CEDEAO. Si on n’y prend pas garde, cet affrontement des "ego" pourrait conduire à des divisions énormes et à une menace du bon vivre-ensemble entre les peuples qui, depuis des années, ont toujours vécu en bonne intelligence. On le soupçonne un peu déjà sur le terrain. Déjà que le Niger accuse le Bénin d'être une base-arrière pour les terrorismes; le Burkina Faso accuse également la Côte d'Ivoire d’en être une autre. Et les peuples vivent dans une mixité culturelle et ethnique. Dans un tel contexte, le renforcement des frontières administratives et politiques va tout simplement créer un environnement de tensions continuelles, dont les victimes seront les pauvres populations.

Quelle pourrait être la contribution de la CERAO, les Conférences épiscopales réunies de l’Afrique de l’Ouest, pour un vivre-ensemble des populations de la sous-région ouest-africaine?

J’ai travaillé durant quelques années pour la CERAO. Les évêques ouest africains ont toujours appelé les politiques à plus de sagesse, à œuvrer pour la paix et la sécurité pour le bien des peuples de la sous-région. Ils ont toujours joué leur rôle de sentinelles. Mais comme le disait le pape-défunt Benoît XVI, «l'Église n'apporte pas de solution technique», elle n'impose pas de solution politique, mais elle invite à la sagesse, à l'unité, à la paix et à la réconciliation. Les évêques de la sous-région ouest-africaine n’ont cessé d'appeler à la paix et au vivre-ensemble. Lors d’une assemblée à Ouagadougou au Burkina Faso, les évêques ont lancé un message fort aux dirigeants africains de la sous-région, relatif à la question sécuritaire, à la migration de cette jeunesse qui se perd aussi dans le terrorisme. La CERAO, à mon sens, ne peut que continuer dans cette dynamique: sensibiliser, évangéliser et prier pour que les cœurs soient touchés, et que les politiques prennent conscience de leur véritable mission pour leurs peuples. 

J’estime que le problème de l'Afrique est à 80 % celui de la politique. Tout se résume aux décisions de nos politiques et à leurs pactes, leurs engagements qui, parfois, sont loin de servir la cause du peuple. Le jour où nos dirigeants africains soigneront leur vision politique, le continent se sentira mieux pour prendre un véritable envol. L’Afrique a besoin d'une véritable indépendance. Les évêques montrent le chemin de l’unité et de la paix. Cependant, cet appel à l'unité ne peut qu'être une action de sensibilisation parce que ce sont les décisions politiques qui créent la division. Nos évêques de la sous-région continueront donc à prôner la paix entre les différents peuples. C'est aux politiques de faire un sursaut d'orgueil pour sortir notre sous-région de cette crise.


Quelle espérance pour une Afrique de l’Ouest en proie au terrorisme, à la division, et à bien d’autres maux qui mettent en mal la vie des populations?

L’Afrique est une terre d’espérance. Et je me rends compte qu’il est nécessaire de recourir à cette conviction prophétique du Pape Benoit XVI qu’il a partagée avec tout le Continent en 2011, au Bénin, lors de la remise à toute l’Église en Afrique de son exhortation apostolique post-synodale ‘’Africae Munus’’ (Afrique lève-toi), sur la réconciliation, la justice et la paix en Afrique. «L’Afrique est le continent de l’espérance». En effet, pendant que tout le monde voit sombrer l’Afrique dans le désespoir de la mort, lui, le Pape, voit s’élever déjà le soleil de la vie. L’Afrique, c’est un continent avec de grandes potentialités.  

La première action prophétique est d’abord et avant tout une prise de conscience radicale de nos politiques, de leurs actions et politiques nombrilistes qui tuent l’espérance de leur peuple. Je le rappelle, à 80%, le mal qui ronge l’Afrique trouve ses racines dans la politique. Le Pape Benoît XVI les avait fortement interpellés en ce sens en leur disant: «... De cette tribune, je lance un appel à tous les responsables politiques et économiques des pays africains et du reste du monde. Ne privez pas vos peuples de l'espérance. Ne les amputez pas de leur avenir en mutilant leur présent». C’est vraiment la première action à poser: que nos politiques prennent conscience de tout le mal qu’ils infligent à leurs peuples. La prise de conscience est la base de tout renouveau. Dans un langage plus religieux, je leur demanderais de se convertir de leurs nombreux péchés. Cette conversion, bien évidement, conduirait à des actions concrètes et fortes comme ce fut le cas avec l’histoire de Zachée: «Voici, Seigneur: je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens, et si j’ai fait du tort à quelqu’un, je vais lui rendre quatre fois plus». Qu’ils deviennent «des semeurs d’espérance» et non des «semeurs du désespoir».

Quelle doit être la part des peuples africains dans cette quête l’espérance?

Il faut que les Africains comprennent qu’il est question de leur avenir et de leur destinée. C'est à eux d’assumer leurs responsabilités: non pas dans la violence, parce que la violence n'a jamais résolu un problème, mais une responsabilité qui oblige en soi nos politiques à marcher sur le droit chemin. Donc, à la fois, il faut garder cette espérance en Dieu, continuer de prier, mais en même temps, cette espérance doit nous conduire à des actes qui conduisent au changement. Si nous prions et que nous ne nous convertissons pas, cela ne nous portera aucun fruit. La prière doit nous conduire à la conversion. Et c'est par cette transformation intérieure de chaque Africain, et surtout du politique africain, que notre continent pourra se relever pour un meilleur avenir.

Parlons à présent de l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire. Prévue pour le 25 octobre 2025, elle suscite déjà la psychose chez bien d’Ivoiriens. Quel est votre regard sur cette élection à venir?

Mon regard est plutôt interrogatoire. Les choses pourraient être difficiles. J’ai bien l’impression qu’en Côte d’Ivoire, nous n’arrivons pas à tirer les leçons de notre histoire. On se rend compte qu'on est toujours soumis aux mêmes problèmes. Le premier est celui de l’exclusion. Il nous faudrait travailler à des élections inclusives permettant à tous ceux qui veulent, d’y participer de manière libre. C'est un droit. En toute chose, l’exclusion ne nous aidera pas. Chaque citoyen est libre d'être candidat s'il remplit les critères. Toutes les tensions qui arrivent, sont des tensions basées sur l'exclusion. Et de mon analyse, je pense que nous nous acheminons vers une élection non inclusive.

Le second défi à relever pour une élection apaisée, c'est l'indépendance de la Commission Électorale Indépendante, CEI, comme son nom l’indique. Prenons l’exemple du Sénégal. Ce qui a sauvé la démocratie dans ce pays, c'est bel et bien l’indépendance de ses institutions. Elles l’ont été vis-à-vis du pouvoir en place en disant le droit, la justice et la vérité. C’est bien ce qui s’est également passé au Ghana. Pour le bien du pays tout entier, nos institutions chargées de l’organisation de cette élection présidentielle à venir, gagneraient à conduire un processus transparent, juste, équitable et inclusif. Mais nous craignons que ce scrutin s’annonce avec un climat sombre.


Justement au terme de leur 126 assemblée plénière, les évêques ivoiriens ont appelé à des élections crédibles et inclusives. Aussi ont-ils invité les Ivoiriens à se tourner vers Dieu par la prière et le jeûne. Pouvons-nous espérer des élections paisibles pour cette année d’espérance? 

Je salue ce message de nos pères évêques, comme nous l'avons déjà signifié, ils sont dans leur rôle et ont toujours exhorté à des élections inclusives. Allons vers des élections inclusives! Qu’on permette à tout le monde d’être candidat et de respecter les résultats des urnes. Les évêques, pour leur part, vont continuer d’interpeller, de sensibiliser à des élections justes et pacifiques. Aussi, il faut appeler le peuple de Dieu à la prière. Il n'y a que Dieu, en effet, qui puisse toucher les cœurs pour une véritable conversion, afin que ce processus puisse se dérouler dans la transparence, la justice et la paix. 

Toujours en faisant référence à Benoit XVI, «l’Église n’apporte aucune solution technique et n’impose aucune solution politique». Elle est conseillère, guide spirituelle et éveilleuse de conscience. Toutefois, il y a un élément important dans la théologie catholique: la grâce de Dieu requiert la collaboration de l’homme. Comme dit saint Augustin, «Dieu nous a créés sans nous, il ne peut nous sauver sans nous». La responsabilité du peuple à prendre en main son destin et celle des politiques à assumer leur mission avec humanisme, déontologie et éthique sont fondamentales. La prière ne doit pas être détachée de l’action. C’est pourquoi j’insiste sur le fait qu’il ne faut pas désespérer, car l’espérance reste une réalité pleinement active, c’est-à-dire «génératrice d’énergie, qui stimule l’intelligence et donne à la volonté tout son dynamisme». Elle est aussi le moteur de l’histoire qui conduit à des actions prophétiques, en vue d’entreprendre des changements importants et décisifs pour laisser émerger de nouvelles humanités.

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