En Espagne, l’Église face à la sécularisation et au débat identitaire
Entretien réalisé par Alexandra Sirgant – Cité du Vatican
Quinze années se sont écoulées depuis la dernière visite d’un Pape en Espagne. Pour son quatrième voyage apostolique, et son deuxième en Europe depuis le début de son pontificat, Léon XIV s’apprête à rencontrer une société espagnole plurielle, historiquement catholique mais marquée par une sécularisation fulgurante et une indifférence croissante pour la religion. Selon un récent sondage du CIS (Centro de Investigaciones Sociológicas), 56,1 % des Espagnols se définissent comme catholiques, et seulement 18,3 % des personnes interrogées se déclarent pratiquantes.
Parallèlement, le pays est traversé par de mouvements catholiques puissants et un regain d’intérêt pour le catholicisme chez les 18-24 ans. En raison de son soutien aux personnes les plus vulnérables, l’Église reste également l’un des piliers essentiels de l’action sociale du pays ainsi qu’un acteur clé dans le domaine de l’éducation. Néanmoins, pour une grande partie de l’opinion publique espagnole, l’assimilation de l’Église catholique à une instance de contrôle social et moral liée au régime franquiste (1939-1975) demeure un facteur de distance et de méfiance.
Dans ce contexte, l’épiscopat espagnol œuvre depuis plusieurs années pour devenir une Église plus synodale, missionnaire et participative, en dialogue avec la société et soucieuse de dépasser les clivages politiques et identitaires. Entretien avec l’historien Benoît Pellistrandi, spécialiste de l’Espagne contemporaine.
L'Espagne est un État aconfessionnel qui reconnaît néanmoins l'importance particulière de la religion catholique. Par rapport à la laïcité à la française, à quoi ressemble la laïcité à l'espagnole?
Elle est compliquée. Le précédent régime, la dictature de Franco, prônait le «national-catholicisme», et a beaucoup instrumentalisé l'Église et la doctrine catholique pour justifier son pouvoir. Or, en 1975, lors de la messe d'intronisation du roi Juan Carlos Ier, le cardinal-archevêque de Madrid, Vicente Enrique y Tarancón, avait dit qu’aucun parti politique ne pouvait utiliser l’étendard de l’Église, si bien qu'il avait acté la fin du «national-catholicisme».
En 1978, la Constitution reconnaît l'importance de la religion catholique dans la vie espagnole, mais n'accorde pas à l'Église un statut officiel. Mous ne sommes plus dans un régime concordataire. Il existe quatre accords qui ont été signés en 1979 et qui règlent les relations entre l'Église et l'État. L’un d’entre eux est financier: vous pouvez cocher sur votre déclaration d'impôts sur le revenu l'attribution de 0,7 % qui iront à l'Église catholique. Cela a permis à l'Église espagnole de recevoir 429 millions d'euros l’année dernière. On estime que 35 % des contribuables espagnols cochent cette case en faveur du financement de l'Église.
Par ailleurs, l'Église a longtemps accompagné les cérémonies officielles. Lors d'événements collectifs majeurs, comme par exemple les attentats de Madrid en 2004, qui avaient fait 192 morts, il y avait eu une messe solennelle à la cathédrale de l'Almudena. Cependant, on constate depuis une dizaine d'années une déliaison entre ces grands événements collectifs et l'Église. C'est ainsi que le roi Felipe VI, a été intronisé sans messe, contrairement à son père Juan Carlos. Plus récemment, lors des inondations dramatiques à Valence en octobre 2024, une messe de funérailles avait été célébrée en présence du roi, mais sans le président du gouvernement. Il y existe une relation conflictuelle et clivante sur la place que l'Église catholique doit avoir dans la société espagnole.
Pour autant, le catholicisme reste un élément indissociable de la création de l'Espagne. Quelles sont les valeurs chrétiennes qui sont encore prégnantes dans la société espagnole aujourd'hui?
L'Espagne est associée dans son Histoire et dans sa culture à l'expression culturelle du catholicisme. Et cela même parfois dans ses aspects les plus négatifs: on pense par exemple à l'Inquisition espagnole…
Pour autant, les valeurs chrétiennes présentes dans la société espagnole sont nettement en recul. Concernant les thèmes en lien avec la morale collective et individuelle, l’Espagne est une société extrêmement progressiste: l’un des premiers pays au monde à adopter une législation sur le mariage homosexuel, législation très avancée sur la Procréation Médicale Assistée (PMA) et l'euthanasie…Toutes ces évolutions se sont faites avec le consentement de la majorité de la population espagnole.
En revanche, je crois qu'il est absolument essentiel de reconnaître qu'il y a dans la société espagnole des mouvements profonds de solidarité. Des organisations caritatives liées à l'Église, et des laïcs engagés continuent de faire de l'Église une présence solidaire dans la société espagnole.
Comme dans tant d’autres pays européens, il y a un clivage entre ceux, d’une part, qui souhaitent que l'Église soit un marqueur d'identité, et ceux, d’autre part, qui souhaitent que l'Église soit un élément de transformation qui améliorent nos sociétés, avec des comportements à la lumière de l’Évangile.
L'engagement pour la paix est l'une des vocations de l'Église en Espagne. Est-ce une conviction profonde partagée par le gouvernement aujourd'hui?
Le gouvernement espagnol a manifesté depuis quelques années un engagement très pacifiste, mais il n'y a aucune influence de l'Église sur ce positionnement. Nous sommes au contraire dans un clivage politique très clair. La gauche espagnole, actuellement au pouvoir, accuse la droite d'être pro-américaine, et ils manifestent régulièrement le souvenir de l'alignement de l'ancien président du gouvernement, José María Aznar, sur la position du président George Bush lors de l'invasion de l'Irak en 2003.
L'actuel chef du gouvernement espagnol veut capitaliser politiquement sur ce positionnement à des fins de politique intérieure. Cependant, l'activisme du gouvernement espagnol des derniers mois lui a permis d'être en quelque sorte le porte-parole de ceux qui veulent la paix, notamment au Proche-Orient, et de ce côté-là, incontestablement, il y a une convergence diplomatique et politique entre le Saint-Siège et l'Espagne. Les motivations profondes sont très différentes mais aboutissent à cette convergence.
Autre point de convergence à souligner: l'implication du gouvernement pour un accueil digne aux portes de l'Europe…
Sans aucun doute. Le gouvernement socialiste vient d'annoncer une régularisation massive de clandestins irréguliers. Une mesure qui répond à une nécessité économique, sociale et politique.
Ces trente dernières années, l'Espagne est devenue un pays d'immigration. Elle est passée de 1% de population étrangère en 1996 à 15% aujourd’hui. Le pays est une des portes d'entrée européenne de l'immigration subsaharienne, maghrébine, mais aussi américaine. Le fait qu'il y ait des travailleurs sans papiers fragilise à la fois leur propre position, mais aussi l'économie espagnole, car cela représente des cotisations sociales qui ne vont pas vers la sécurité sociale. C’est pourquoi le gouvernement a décidé de régulariser 500 000 migrants sans papiers, mais ce n’est pas une première. Depuis l’an 2000, quatre grandes vagues de régularisation ont eu lieu, dont trois sont dues à des gouvernements socialistes.
En revanche, sur les questions sociétales, on connaît l'engagement de l'Église contre la peine de mort, l'euthanasie, l'avortement. Quel est le débat en cours en Espagne sur ces questions?
L'Espagne est un des pays les plus progressistes sur ces questions-là. Vous pouvez y avorter jusqu'à la 20ᵉ semaine de grossesse. Le pays est pionnier en Europe en matière de PMA. Et puis, il y a eu la mise en place d'un service public de l'euthanasie. Si bien que depuis 2021, il y a près de 2500 Espagnols qui ont reçu une aide active à mourir. Le texte de loi prévoit toute une série de conditions, et il y a eu des débats sur ces questions-là ce dernier mois. Mais très majoritairement, la société espagnole est favorable à cette évolution. Le discours de l'Église sur la défense de la vie est soutenu par quelques-uns, mais ils rencontrent un écho diminué en Espagne.
Lors de la venue du Premier ministre espagnol au Vatican, mercredi 27 mai. Le Saint-Siège a fait savoir que les échanges avaient porté sur la nécessité de favoriser un dialogue fructueux entre l'Église locale et les autorités gouvernementales. Comment se porte ce dialogue aujourd'hui ?
Il est difficile. Le gouvernement socialiste est un gouvernement de coalition avec la gauche radicale, qui est très anticléricale et même anti-religieuse. Celle-ci demande des modifications de la législation pour que l'Église soit vraiment reléguée à la sphère privée, et que sa projection sociale ne soit pas reconnue. Par ailleurs, nous sommes dans une séquence politique extrêmement compliquée, avec un Premier ministre qui doit faire face à l'explosion d'une série de scandales politiques majeurs qui atteignent à la fois sa famille, le Parti socialiste qu'il dirige, mais aussi l'ancien président du gouvernement espagnol, le socialiste José Luis Zapatero. Fondamentalement, la gauche radicale espagnole veut marginaliser le catholicisme, et une partie du catholicisme espagnol est très marquée à droite. Il existe un vrai risque d'instrumentalisation politique de ces questions-là.
Dans un pays très sécularisé, comment est-ce que les Espagnols perçoivent la venue du Pape Léon XIV?
Ils sont heureux. D'abord car c'est un événement aux répercussions mondiales ! Le dernier Pape à être venu est Benoît XIV, lors des Journées mondiales de la Jeunesse à Madrid en 2011. Le souverain pontife allemand est venu à trois reprises en Espagne, Jean-Paul II est lui venu cinq fois. On se souvient qu'en 1982, Jean-Paul II avait lancé à Saint-Jacques-de-Compostelle le thème de la nouvelle évangélisation de l'Europe.
Les Espagnols ont eu pour le Pape François un véritable coup de cœur, car il était argentin et parlait espagnol, et ils ont été sans doute déçus qu'il ne vienne leur rendre visite. Ainsi, la venue de Léon XIV est attendue avec beaucoup d'impatience. Il se rend dans trois endroits très importants: Madrid, Barcelone et les Canaries. C’est un parcours très original qui permet de donner une image de la diversité et de la complétude de l'Espagne.
Je pense que les Espagnols vont être heureux de vivre ces moments qui vont permettre effectivement de mettre entre parenthèses l'âpreté et le caractère très dur du débat politique et social en ce moment.
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