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La Jordanie, l’autre Terre Sainte

La Terre Sainte ne se résume pas à Israël et à la Palestine. La Jordanie peut s’énorgueillir d’abriter sur son sol des lieux significatifs de l’Ancien et du Nouveau Testament qui la placent résolument sur la carte de la Terre Sainte, où nombres d’endroits ont été témoins de Moïse, de Jean-Baptiste et bien sûr, de Jésus lui-même. Reportage sur ces lieux de mémoire spirituelle où les premières églises chrétiennes ont été construites.

Xavier Sartre – Envoyé spécial en Jordanie

«La Terre Sainte est le cinquième Évangile» s’exclame le cardinal Pierbattista Pizzaballa, patriarche latin de Jérusalem, en visite en Jordanie où il a rassemblé mardi 13 janvier presque tous les prêtres et évêques sous sa juridiction, soit l’ensemble de la Terre Sainte. «J’aime aussi la définir comme un huitième sacrement car il vous permet de faire l’expérience de la rencontre avec Jésus, physiquement, au point de le toucher. Si vous vous rendez en Terre Sainte, votre foi chrétienne devient plus forte et plus concrète» précise-t-il, évoquant les lieux qui ont vu naitre, grandir, vivre, prêcher et mourir Jésus: Bethléem, Nazareth, Capharnaüm, le lac de Tibériade, la mer Morte, et Jérusalem. Certains lieux se trouvent aussi sur le territoire actuel de la Jordanie, comme le site du baptême du Christ.

Aqaba et la plus ancienne église au monde

Si les pèlerins se rendant en Jordanie y entrent le plus souvent par Amman, principale porte d’entrée du pays, commençons notre périple par Aqaba, à l’extrémité sud, sur les bords de la mer Rouge, au fond du golfe éponyme où Israël, l’Égypte et l’Arabie saoudite se touchent presque. C’est ici qu’ont été découverts par hasard en 1998 les restes de ce qui est considérée par les archéologues comme la plus vieille église au monde. Elle aurait été construite à la fin du IIIe siècle, alors que ce territoire était dominé par l’Empire romain. Ce serait le premier édifice public spécifiquement dédié au culte chrétien. Les fidèles auraient ainsi abandonné la clandestinité ou une discrétion assumée, osant se montrer et revendiquer leur foi dans une société encore marquée par le paganisme.

L'église d'Aqaba, la plus ancienne au monde
L'église d'Aqaba, la plus ancienne au monde   (©Xavier Sartre)

C’est la preuve aussi que le culte chrétien et des communautés chrétiennes vivent en Jordanie depuis les débuts du christianisme. Une présence appréciée dans le royaume hachémite où les habitants se revendiquent d’abord et avant tout comme Jordaniens avant de se définir par la religion. Preuve de ce vivre-ensemble pacifique, les deux prêtres travaillant à Radion Vatican participant à ce pèlerinage ont pu célébrer la messe dans les ruines, les autorités jordaniennes installant pour cette occasion spéciale un autel recouvert d’un drap rouge marqué d’une croix d’or dans ce qui est considéré comme le chœur de l’église, dont le site est protégé aujourd’hui par un toit en acier, la préservant des intempéries.

La route de l'Exode

Partir d’Aqaba, c’est aussi emprunter la voie royale, cette route antique qui remonte vers le Nord, parallèlement au cours du Jourdain et qu’ont sans aucun doute emprunté les Hébreux, sous la conduite de Moïse, après avoir erré quarante ans dans le désert du Sinaï qu’on laisse derrière nous. Si l’on y voit les premières traces du christianisme, c’est avant tout les lieux liés à l’Ancien Testament, et notamment au livre de l’Exode, que l’on foule des pieds.

Le mont Nébo est l’un de ceux-là. C’est là que Moïse contempla la Terre Promise, «la Terre de la promesse» devrait-on dire, estime le père Francesco Patton, ancien custode de Terre Sainte et actuellement en charge du sanctuaire. Situé à 802 mètres d’altitude, il est en réalité bien plus haut par rapport à la mer Morte qu’il domine, dans la mesure où cette étendue d’eau salée, se trouve à -400 mètres sous le niveau de la mer. C’est comme si le mont Nébo s’élevait donc à 1200 mètres d’altitude. Le vent y souffle très fort en ce mois de janvier. Les roches y sont battues par la pluie cinglante. À la nuit tombée, à l’horizon, vers l’Ouest, une crête de lumières apparait au sommet des montagnes arides: Jérusalem, la Ville Sainte, si proche et si lointaine aussi, de l’autre côté d’une frontière moderne bien surveillée malgré la paix officielle scellée en 1995 entre la Jordanie et Israël.

Mosaïques de la basilique du mont Nébo
Mosaïques de la basilique du mont Nébo   (©Xavier Sartre)

Les Byzantins y édifièrent une église, un premier sanctuaire dédié au prophète qui s’agrandit au cours des siècles. Le complexe fut détruit par les séismes successifs, fréquents dans la région, et destructeurs. Le site ne fut fouillé par les Franciscains qui l’acquirent en 1932 qu’au XXe siècle. Les différentes campagnes de fouilles permirent de redécouvrir l’ensemble du complexe, l’église principale, les chapelles, les communs des moines et surtout d’admirables mosaïques où les animaux et les figurent humaines cohabitent avec les formes géométriques. Deux couches de mosaïques ont été mises à jour et sont aujourd’hui exposées dans l’église dont les éléments antiques ont été intégrés dans une structure en bois qui les protège et qui redonne vie à l’église où des messes sont de nouveau célébrées pour les pèlerins.

Le Jourdain et le Baptême du Christ

Redescendons maintenant dans la vallée du Jourdain. Les pentes arides et empierrées des montagnes qui la surplombent laissent place à une terre argileuse, boueuse à cause des pluies bienvenues qui arrosent les champs. Tout près du Jourdain, se situe le site du Baptême du Christ. C’est le «royaume» de Rustom Mkhjian, un chrétien arménien, qui y travaille inlassablement depuis vingt-sept ans. Il connait tout, chaque pierre, chaque centimètre du fleuve et des ruisseaux qui parcourent ces hectares classés au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2015 et connu aujourd'hui sous le nom d'Al-Maghtas. C’est la Béthanie-au-delà-du-Jourdain où saint Jean-Baptiste baptisa Jésus. «Tout concorde pour que ce site soit vraiment celui où Jésus fut baptisé» affirme Rustom Mkhjian. «On a retrouvé les restes de plusieurs églises construites au cours des siècles sur ce site, et notamment les quatre piliers de la première qui surplombait alors les eaux du Baptême» détaille le directeur. «Il y a aussi, et avant tout, le récit biblique et les descriptions qui y sont faites» poursuit-il. «Vous avez également les récits et les témoignages des pèlerins venus ici dans les tous premiers siècles, ainsi que les indications cartographiques de la mosaïque de la Terre Sainte de Madaba» ajoute-t-il.

Sans oublier la présence à quelques centaines de mètres de la colline d’Élie d’où le prophète est monté au ciel. Les fouilles ont mis à jour la grotte dans laquelle Jean-Baptiste vivait et où furent construites deux églises dont les soubassements ont été découverts, ainsi qu’un monastère. Tous les éléments s’emboitent parfaitement et conduisent à la conclusion que ce site est bien celui du Baptême du Christ. Rustom Mkhjian ne manque pas de rappeler que trois papes se sont rendus en pèlerinage en ces lieux saints: Jean-Paul II, en 2000, Benoît XVI en 2009 et François en 2014.

Le site du Baptême du Christ
Le site du Baptême du Christ   (©Xavier Sartre)

On retrouve Jean-Baptiste à Machéronte, un autre mont surplombant la vallée du Jourdain, ancienne forteresse, convertie en palais de plaisir par le roi Hérode Antipas, celui des Évangiles, qui fit décapiter Jean-Baptiste pour honorer sa promesse auprès de Salomé. Aucune preuve formelle que le prophète y fut exécuté, mais sans nul doute y fit-il un passage, captif avant d’être emprisonné non loin.

Églises byzantines

Pour ceux qui douteraient que la Jordanie fait bien partie intégrante de la Terre Sainte, l’un des trésors antiques dont recèle la Jordanie, la carte de Madaba, située dans l’église grecque-orthodoxe Saint-Georges, montre bien que ce territoire au-delà du Jourdain y a toujours été englobé. Datant de la fin du VIe sièce, elle représente de manière exceptionnelle une carte de tout le Proche-Orient, du delta du Nil à la Syrie en passant par le Sinaï, la Palestine antique et ce qui correspond donc à la Jordanie contemporaine. Les villes y sont représentées, à commencer par Jérusalem, avec son enceinte, ses portes, ses maisons le long du cardan romain, et la basilique du Saint-Sépulcre, et Gaza, cité dotée à l’époque notamment d’un théâtre grec. Les pèlerins pouvaient ainsi marcher sur la Terre Sainte et se repérer, préparer leur périple et imaginer les lieux qu’ils allaient traverser.

La carte de la Terre Sainte à Madaba
La carte de la Terre Sainte à Madaba   (©Xavier Sartre)

Peut-être passèrent-ils par Pétra, sans doute le site antique le plus connu de Jordanie dans le monde. Si cette cité longtemps oubliée par le plus grand nombre, sauf des populations bédouines de la région, est surtout célèbre pour ses mausolées creusés dans la roche, elle témoignage de la christianisation progressive de toute cette région qui passa du paganisme et du polythéisme au christianisme. Au milieu de ce qui fut une vibrante place commerciale abritant plusieurs dizaines de milliers d’habitants dans une région désertique, se nichent les restes de trois églises byzantines, et dans l’une d’elle, de somptueuses mosaïques, ainsi qu’un baptistère.

Mosaïques chrétiennes à Pétra
Mosaïques chrétiennes à Pétra   (©Xavier Sartre)

Toutes ces ressources archéologiques et spirituelles ne peuvent que convaincre les pèlerins à se rendre en Jordanie pour y compléter leur pèlerinage en Terre Sainte. C’est en tout cas le vœu du cardinal Pizzaballa qui encourage chacun à venir et à faire «cette merveilleuse expérience de rencontrer Jésus Christ et son humanité» tout en étant convaincu que «ce pèlerinage sur notre terre est absolument sûr». C’est un enjeu tout aussi important pour les chrétiens de Jordanie que pour ceux de Palestine.

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17 janvier 2026, 16:55