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L'espace et l'humanité à la croisée des chemins: une nouvelle frontière du bien commun

À l'occasion du lancement de la mission Artemis II de la NASA, ce 1er avril, la Fondation Caritas in Veritate publie une vidéo présentant ses réflexions sur l'exploration spatiale, ainsi que sur les principes qui doivent régir la relation de l'être humain avec l'espace. L'observateur permanent du Saint-Siège à l'ONU, Mgr Balestrero, soutient que «l’espace doit rester un bien commun, avec des règles juridiques claires et un sens des responsabilités envers l’humanité toute entière».

Fabio Colagrande et Eugenio Murrali – Cité du Vatican

La mission Artemis doit décoller ce 1er avril du Centre spatial Kennedy en Floride à partir de 18H24 (heure locale). Il s'agit de la deuxième mission du programme lunaire Artemis de la NASA, et de la première avec des astronautes à bord. Elle prévoit un équipage de quatre astronautes qui s'envoleront au-delà de l'orbite terrestre pour effectuer un large survol de la Lune, sans s'y poser. Il s'agit d'une étape intermédiaire vers Artemis III, la mission qui vise à ramener des astronautes sur le sol lunaire, 53 ans après la mission Apollo 17 qui s'est achevée le 14 décembre 1972. L'espace fait l'objet de discussions de plus en plus fréquentes au sein des Nations unies. Le nombre de satellites en orbite a augmenté de manière exponentielle ces dernières années, ce qui témoigne de l'importance prise par l'espace dans les débats liés à la géopolitique, à la sécurité et aux relations internationales.

Afin d'explorer le sens des missions spatiales, la Fondation Caritas in Veritate, présidée par l'archevêque Ettore Balestrero, représentant du Saint-Siège auprès des agences des Nations unies à Genève, a réalisé et diffusé une vidéo, qui fait suite à la publication de février dernier d'un document intitulé Outer Space and Humanity at the Crossroads: A New Frontier of the Common Good  (L'espace et l'humanité à la croisée des chemins: une nouvelle frontière du bien commun). Cette vidéo reprend et synthétise la réflexion sur les raisons de l’exploration de l’univers en mettant en dialogue la science, la théologie et le droit international. Elle revient également sur les principes qui doivent régir notre rapport à l'univers, et entre les êtres humains, face à cette œuvre de Dieu. À l'occasion du lancement de la mission Artemis II, Mgr Balestrero a accordé une interview aux médias du Vatican.

Mgr Ettore Balestrero lors de la présentation de la publication.
Mgr Ettore Balestrero lors de la présentation de la publication.

Mgr Balestrero, pourquoi est-il si urgent de mener une réflexion sur les choix politiques et réglementaires concernant l'espace?

La Mission du Saint-Siège à Genève et la Fondation Caritas in Veritate, qui travaille en collaboration avec elle, s'occupent de l'espace, qui est l'œuvre de Dieu et obéit à ses lois. Pour aller au ciel, un concept surnaturel, l’homme doit se comporter correctement aussi dans l’espace, qui est au contraire un concept géographique, d’ordre physique et biologique. L’espace n’est pas un no man’s land, ce n’est pas un champ de conquête sans lois, où règne le principe du «premier arrivé, premier servi». D'où le titre de la publication L'espace et l'humanité à la croisée des chemins. L'humanité prend déjà des décisions concernant l'espace, des décisions morales qui auront un impact à long terme et qui peuvent donc construire, ou détruire, l'humanité. C'est pourquoi l'Église ne peut manquer de s'y intéresser.

Quelle est l'approche de l'Église?

Considérer l'espace sous un angle éthique nous incite à nous demander: «Est-il juste de poursuivre tout ce que nous sommes capables de réaliser sur le plan technologique? Comment devons-nous nous y prendre? Quel type de réalité et d'ordre voulons-nous construire?». C'est cette perspective éthique et multilatérale que proposent le document de la Fondation Caritas in Veritate et sa vidéo.

Quelles sont les actions nécessaires à mener?

L'espace doit rester un bien commun, avec des normes juridiques claires qui, si nécessaire, soient mises à jour dans un esprit de responsabilité envers l'humanité tout entière et les générations futures. Lorsque nous avons présenté cette publication aux Nations unies à Genève, le témoignage d’un astronaute, de retour après avoir passé près d’un an à bord de la Station spatiale internationale (Michael Scott Hopkins, ndlr), a beaucoup marqué l’auditoire. Il a décrit ce qu’on appelle l’«effet de vue d’ensemble».

En quoi cela consiste-t-il?

C'est le changement de perspective que tous les astronautes ressentent dans l'espace, car la Terre apparaît petite, fragile, sans frontières ni divisions, symbole d'une appartenance commune et d'une responsabilité collective. Et c'est une image qui, malheureusement, contraste avec la réalité des guerres, des abus et des violences qui apparaissent lorsque, au contraire, on se remet à observer la planète de près. Le Pape Benoît XVI l’a rappelé, avec des mots qui restent toujours d’actualité, lorsqu’il a eu un dialogue avec les astronautes de la Station spatiale internationale. Il leur a dit à un moment donné: «Je crois qu’il doit être évident pour vous que nous vivons tous sur une seule planéte et qu’il est absurde de se battre et de s'entretuer».

L’espace est donc lui aussi une maison commune et il a des règles à respecter. Quelle contribution spécifique la doctrine sociale de l’Église peut-elle apporter pour orienter le développement de l’espace vers le bien commun?

Le message central de l’Église est que nous ne devons pas transformer l’espace en une jungle. Il offre à l’humanité une sorte de seconde chance, c’est-à-dire qu’il nous invite à éviter bon nombre des erreurs que nous avons commises sur Terre. L’espace doit être exploré de manière responsable, dans un esprit de solidarité et dans le respect de la subsidiarité, pour le bien des générations présentes et futures.

Comment y parvenir?

Il faut éviter que l'espace ne devienne le théâtre d'une concurrence effrénée, voire, pire encore, de conflits. La première mesure concrète que le Saint-Siège invite à prendre est de respecter le Traité sur l'espace extra-atmosphérique, signé par environ 120 États, y compris toutes les principales nations dotées de capacités spatiales. Ce traité est en vigueur depuis près de soixante ans (1967) et stipule clairement que l'exploration et l'utilisation de l'espace doivent être au bénéfice et dans l'intérêt de tous les pays. Le traité définit l’espace comme un «bien commun de l’humanité». Le Saint-Siège invite à renforcer la législation en vigueur, et non à s’en écarter, afin d’éviter que certains pays ne soient laissés pour compte, et de préserver la sauvegarde de la création, par exemple à travers des projets conjoints visant à éliminer les débris spatiaux.

Y a-t-il un risque de militarisation de l'espace également?

Certainement. Le droit international en vigueur interdit de placer des armes nucléaires ou des armes de destruction massive en orbite, sur des corps célestes ou dans l'espace. C'est l'article 4 du traité de 1967. Mais il n'interdit pas explicitement les armes conventionnelles ou, par exemple, les cyberattaques, ni le brouillage des signaux radio, ce qui est malheureusement déjà le cas. Il est important de faire la distinction entre l'utilisation de l'espace pour soutenir des opérations militaires menées sur Terre, par exemple grâce à l'utilisation de satellites, et le déploiement physique d'armes et leur utilisation directe dans l'espace.

Cette dernière possibilité est-elle également envisageable?

Certains États s'apprêtent même à mettre des armes en orbite, ce qui accroît l'instabilité internationale, affaiblit la confiance mutuelle et transforme l'espace, de «province de l'humanité» (comme le définit le Traité) à un nouveau théâtre de conflit. Nous savons toutefois que si un conflit impliquait directement l'espace, il n'épargnerait probablement personne sur Terre.

Ici, à Genève, on dit qu’une guerre dans l’espace ne pourrait jamais être gagnée et ne devrait jamais être menée. Par exemple, on ne voit pas comment on pourrait respecter le principe de distinction, qui est l’un des piliers du droit international humanitaire. Il y a donc de nombreuses voix, dont celle du Saint-Siège, qui demandent un renforcement des normes, de la transparence et aussi de la coopération multilatérale, précisément pour préserver l’utilisation pacifique de l’espace.

Comment la compétition spatiale peut-elle, au contraire, devenir un mécanisme positif pour le bien de tous? Comment l'espace peut-il être au service de la dignité humaine sur Terre?

Il faut trouver un équilibre entre la compétition et la coopération. La compétition sans coopération entraîne l'instabilité, des affrontements irrationnels, la violence et même des conflits. La compétition, lorsqu'elle est orientée vers des objectifs pacifiques et canalisée vers des formes de coopération, stimule la recherche, mais elle doit se traduire par des biens partagés, des normes communes et même des partenariats internationaux.

Avec quelles conséquences?

L'équilibre entre concurrence et coopération permet d'éviter que l'exploitation commerciale de l'espace ne devienne une fin en soi et que les inégalités existantes ne s'aggravent. Un équilibre sain entre concurrence et coopération permet à l'espace de servir directement la dignité humaine et le bien commun, par exemple en temps de crise, grâce aux communications d'urgence, aux données satellitaires pour l'aide humanitaire ou à la surveillance visant à protéger les lieux de culte. Dans d'autres circonstances, en revanche, cela permet d'améliorer les prévisions météorologiques, l'agriculture, la santé, les transports et d'atteindre également les pays et les communautés qui, sans cela, resteraient exclus.

Comment, dans ce domaine de la recherche spatiale, la science et la foi peuvent-elles cheminer ensemble? 

La science et la foi peuvent cheminer ensemble et se renforcer mutuellement, car la science recherche des vérités scientifiques, tandis que la foi recherche la Vérité surnaturelle, la Vérité sur Dieu et de Dieu, qui éclaire le chemin de l’homme. La foi et la science ne se confondent pas et ne se contredisent pas non plus. La science explique le "comment", la foi éclaire et oriente le "pourquoi ultime" de l'action humaine; dans le domaine spatial, cela signifie utiliser les compétences techniques et scientifiques pour le bien commun, en évitant que le progrès ne se transforme en domination ou en destruction.

Quel rôle le Saint-Siège peut-il jouer?

Le Saint-Siège peut et doit jouer un rôle dans les débats en cours sur l'espace, notamment intergouvernementaux; il doit éclairer les consciences et, bien sûr, s'adresser au monde entier, y compris aux milieux commerciaux et industriels. Au niveau international, avec la mission à Genève et les autres à New York et à Vienne, nous proposons un cadre éthique centré sur la dignité humaine et nous collaborons au dialogue multilatéral et à la paix, en rappelant le sens de la responsabilité partagée, centrée sur l’espace en tant que bien commun. En outre, la Fondation Caritas in Veritate, en collaboration avec la Mission à Genève, propose des événements à Genève, à Bruxelles, à Vienne et à New York, et édite des publications et des vidéos comme celles que nous avons diffusées ces derniers jours. N'oublions pas non plus que le Saint-Siège dispose de l'un des plus anciens observatoires astronomiques existants, l'Observatoire du Vatican, établie sous sa forme actuelle par le Pape Léon XIII en 1891, notamment pour confirmer que l'Église, comme l'indique le motu proprio qui a institué l'Observatoire, ne s'oppose pas à la science véritable et solide, mais qu'elle l'encourage et la promeut avec tout l'engagement possible.

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01 avril 2026, 11:39