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François en Irlande en 2018 lors de la Rencontre mondiale des familles François en Irlande en 2018 lors de la Rencontre mondiale des familles  (Vatican Media) Tribune

Amoris laetitia dans la trajectoire conciliaire d’une Église synodale

Dix ans après la publication de l’exhortation apostolique de François Amoris laetitia, le président de l’Institut pontifical de théologie Jean-Paul II pour les Sciences du mariage et de la famille, revient sur ce texte à la lumière de la synodalité.

Mgr Philippe Bordeyne (Institut pontifical Jean-Paul II, Rome)

Avec le recul de dix années, on perçoit mieux l’importance de relire Amoris laetitia à la lumière de Vatican II et de la synodalité, relancée par François et poursuivie aujourd’hui par Léon XIV. La cohérence de cette trajectoire nous conduit à nous replonger dans le riche message du Concile, ainsi que nous y invitent les catéchèses du mercredi prononcées par le Saint-Père.

Par-delà les différences d’accent entre les pontifes, on constate en effet une grande convergence de vues entre Jean XXIII, Paul VI, Jean-Paul II et François pour ce qui est de l’insistance sur la doctrine de la Miséricorde. Dans la bulle d'indiction Misericordiae Vultus publiée entre les deux assemblées du Synode sur la famille (11 avril 2015), François rappelle les liens profonds entre la Miséricorde et le Concile Vatican II. Il cite le discours d'ouverture de saint Jean XXIII: «Aujourd’hui, l’Épouse du Christ, l’Église, préfère recourir au remède de la miséricorde plutôt que de brandir les armes de la sévérité», puis le discours de clôture de saint Paul VI: «La règle de notre Concile a été avant tout la charité [...] toute cette richesse doctrinale ne vise qu’à une chose: servir l’homme. Il s’agit, bien entendu, de tout homme, quels que soient sa condition, sa misère et ses besoins». Misericordiae Vultus fut rendue publique lors des premières vêpres du Dimanche de la Miséricorde divine, institué par saint Jean-Paul II en écho à la deuxième encyclique de son pontificat, Dives in Misericordia.

N’oublions pas non plus la volonté qu’eut Jean XXIII de réformer le code de droit canonique: ce fut l’une des raisons de la convocation du Concile. François s’inscrit dans cet héritage lorsqu’il publie, entre les deux assemblées synodales, le motu proprio Mitis Iudex Dominus Iesus, rappelant ainsi l’importance pastorale des procédures canoniques de reconnaissance de nullité matrimoniale et leur référence à la Miséricorde pleinement révélée en Jésus.

On peut relire l'ensemble formé par les quatre constitutions de Vatican II comme le cœur du message évangélique mis en lumière par le Concile: Dieu a voulu entrer en dialogue avec les hommes et se révéler dans leur histoire. La révélation est ainsi présentée comme le vaste mouvement d’amitié et de communion de Dieu avec l’humanité (Dei Verbum), auquel les baptisés répondent par leur participation active à la liturgie (Sacrosanctum concilium) en tant que peuple de Dieu, corps du Christ et temple de l'Esprit (Lumen gentium), appelés à suivre l'exemple du Christ Serviteur envers leurs frères humains, tout spécialement ceux qui souffrent (Gaudium et spes). En somme, le discernement des signes des temps à la lumière de l’Évangile (GS 4) représente la synthèse de la réponse ecclésiale à l’initiative de ce Dieu venu à notre rencontre dans l’histoire, et qui continue de se manifester aujourd’hui à travers les appels de l’Esprit Saint.

Amoris laetitia ressaisit cet héritage pour mettre en œuvre un discernement lucide et synodal sur la situation du mariage et de la famille dans le monde actuel. L’exhortation apostolique invite à ne pas craindre de regarder les diversités familiales, en prenant exemple sur la Bible qui «abonde familles, en générations, en histoires d’amour et en crises familiales» (AL 8, ouverture du premier chapitre). La Bible se présente, ajoute François, comme une ressource, «une compagne de voyage, y compris pour les familles qui sont en crise ou qui sont confrontées à une souffrance ou à une autre, et elle leur montre le but du chemin, lorsque Dieu “essuiera toute larme de leurs yeux”» (AL 22). Fidèle à l’intégration, par le Concile, de l’historicité de la révélation divine qui nous offre le salut, Amoris laetitia assimile le cœur de Vatican II par son attention à la «réalité concrète» dans laquelle Dieu vient à la rencontre des familles d’aujourd’hui (AL 31). La mission de l’Église rend témoignage au geste accompli dans l’histoire humaine par le Christ Serviteur, venu non pour condamner, mais pour sauver (Jn 12, 47).

Dans son discours à l'assemblée du diocèse de Rome le 19 septembre 2025, le Pape Léon XIV renouvelle son appel à un engagement accru en faveur de la synodalité. Il souligne en outre que «la sacramentalité et l'exemplarité sont deux concepts clés de l'ecclésiologie du Concile Vatican II et de l'herméneutique du Pape François». Cette double clé de lecture nous aide à comprendre que c'est précisément au nom de la sacramentalité de l'Église, «signe et moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain» (LG 1), qu'Amoris laetitia invite l'Église, dans son ministère auprès des familles, à vivre l'exemplarité même du Christ Serviteur et Sauveur.

Depuis maintenant dix ans, s’appuyant sur le chapitre 4 d’Amoris laetitia, de nombreuses communautés chrétiennes accompagnent aussi bien ceux qui se préparent au mariage que ceux qui vivent déjà dans le sacrement. Les fidèles, les agents pastoraux, les prêtres et les évêques sont devenus plus attentifs à intégrer les personnes laissées en marge de l’Église en raison de «situations compliquées» (AL 312), leur témoignant d’une manière active la miséricorde de Dieu. De nombreuses Églises locales s’engagent en outre à soutenir les différentes formes de fragilité familiale causées par la pauvreté, les migrations pour raisons économiques ou de conflits, ou encore la violence sociale. Elles font ainsi écho à l’appel du Pape Léon XIV à développer une doctrine sociale de la famille, récemment formulé lors de l’audience accordée à l’Institut pontifical Jean-Paul II. En rendant grâce pour les multiples fruits d’Amoris laetitia, prions le Maître de la moisson d’envoyer des ouvriers capables de discerner ce que la grâce de Dieu prépare dans le cœur des hommes et des femmes de notre temps.

 

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19 mars 2026, 12:00