Des pierres et des ruines, une lettre apostolique pour raconter la foi chrétienne
Entretien réalisé par Delphine Allaire – Cité du Vatican
À l’occasion du centenaire de l’Institut pontifical d’archéologie chrétienne, Léon XIV a signé quinze pages revalorisant cette discipline. Selon le Pape augustin, l’archéologie est «une école d’incarnation, d’espérance et d’humilité». Elle est «un signe théologique» pour les chrétiens, car elle permet de voir, toucher et sentir les vestiges matériels de la foi. Par cette lettre apostolique, Léon XIV s’inscrit dans la longue tradition de l’humanisme chrétien. À l’époque du jetable utilitaire, il plaide pour le temps long et profond. L’historien Philippe Pergola, ancien recteur et doyen de l’Institut pontifical d’archéologie chrétienne, nous explique pourquoi l’archéologie, chemin concret dans la chair du monde, concerne le plus grand nombre.
Le successeur de Pierre réaffirme la primauté de la chair comme l’essence du christianisme. «Une foi née d'un sein, d'un corps, d'un tombeau.» Comment l'archéologie devient-elle ainsi un outil théologique et catéchétique?
L’archéologie biblique en Terre Sainte est l’une des plus compliquées. Nous avons la certitude des lieux mais pas la matérialité de l'époque apostolique, les premiers témoignages étant souvent du VIe siècle, rarement du IVe. Nous recherchons encore cette continuité matérielle à l’Institut pontifical puisqu’une fouille est en cours au champ des bergers à Bethléem. La prochaine campagne est prévue en janvier prochain. Ce sont les traces des premiers pèlerins de Terre Sainte au IVe siècle. Le lien est donc celui de la mémoire concrète, matérielle, des lieux historiques de l'Église, qu'il s'agisse de la Palestine historique, de la Terre Sainte comme de Rome ou d'autres lieux du monde antique où l'archéologie chrétienne a été d'une présence extraordinaire, comme en Afrique du Nord ou à Nicée. C'est un puissant vecteur également pour l’œcuménisme et au-delà. J'ai eu longtemps l'idée qui n'a malheureusement pu être mise en pratique d'une sorte «de Davos de la culture» et «de Davos des religions monothéistes méditerranéennes». Nous avons beaucoup à apprendre de l'archéologie, des origines jusqu'au Moyen Âge, en leçons de tolérance et d'harmonie entre les trois religions monothéistes. Non seulement la religion juive, la religion chrétienne et les différentes Églises, mais également de l'islam jusqu'au Moyen Âge et parfois jusqu’au milieu du XXème siècle, où effectivement il y a eu une forte tolérance. L'Histoire plus ancienne n'a jamais connu des intolérances comme l’explosion actuelle. L'archéologie pourrait avoir son rôle à jouer. En remontant le temps, nous voyons synagogues, églises et mosquées se jouxter.
Dans cette lettre, Léon XIV aborde l'archéologie comme «une école d'incarnation, d'humilité et d'espérance». Appliqué à l’archéologie, comment rendre ce triptyque intelligible?
L'archéologie est une forme de témoignage de l'ensemble d'une communauté et en cela elle incarne des témoignages immatériels et leur donne de la force. Trop souvent, la théologie ou la philosophie se réfèrent aux Pères de l'Église, aux théologiens, à la hiérarchie ecclésiastique, en interprétant les mots. L’archéologie, elle, redonne une histoire au peuple chrétien. Les églises, les baptistères, les monastères, mais aussi les catacombes, les cimetières chrétiens, l’habitat ou les activités artisanales et commerciales montrent le cadre de vie du peuple chrétien. Et souvent de tous les plus humbles, oubliés par les textes. La manière dont ils croient, dont on peut restituer cette foi populaire, cette forte appartenance à une communauté, s’en détache. L'archéologie est un puissant message de racines chrétiennes. Dans le respect le plus total de la laïcité, de la séparation des pouvoirs, de ce qui est à Dieu et de ce qui est à César, les racines chrétiennes ne peuvent être masquées. Quel endroit le plus reculé de l'Europe n'a pas un paysage marqué fortement par l'Église? Il faut l'expliquer, y compris aux nouvelles communautés, à ceux qui ne croient pas ou croient en une autre religion. C'est au bénéfice de tous.
«Une science du seuil entre l'histoire et la foi, entre la matière et l'esprit, entre l'ancien et l'Éternel», affirme Léon XIV. L'archéologie chrétienne peut-elle représenter la parfaite dialectique entre foi et raison, en être l'exemple le plus saillant?
Ce sont des thèmes difficiles, y compris pour l'archéologue qui souvent démonte pour reconstruire. La recherche de la vérité a été à l’origine de l’Institut pontifical d’archéologie chrétienne fondé par Pie XII. Mais la vérité coûte cher. En un siècle d’existence, les chercheurs de l'Institut pontifical ont beaucoup démonté, souvent pour ne pas avoir de solution de rechange. Nous avons remis en discussion des dizaines de milliers de reliques de faux martyrs (à Rome, les ossements de ces chrétiens provenant des catacombes, morts après la fin des persécutions, y ont été souvent réenterrés ; de « faux saints » vénérés dans le monde chrétien font encore partie de la piété populaire et ont encore leur place dans la liturgie d’Eglises locales. D’autre part, l’archéologie a restitué la réalité de vrais martyrs, de vrais saints qui avaient été suspects pour les spécialistes de l’hagiographie. Les témoignages matériels sont dans ce cas une force. L'archéologie découvre des réalités que l'on ne peut imaginer avant de les avoir fouillés. Pensons à la tombe de Pierre, aux découvertes dans les catacombes romaines, (mais aussi dans l’ensemble des provinces romaines). La preuve matérielle de la continuité de l'existence d'une communauté fonde une certaine éternité. Une fois découverte, elle devient difficile à contester. Grâce aux témoignages matériels concrets, l'archéologie aide à redonner de la puissance aux textes et aux récits qui pourraient sembler être «des pensées uniques» impossibles à contrôler.
À une époque assez immédiate et jetable, caractéristiques aux antipodes du travail archéologique, comment montrer que l'archéologie est vivante et non figée? Voire visionnaire du point de vue de la conservation, de la durabilité et de la mémoire longue.
L'archéologie a ce message puissant de racines mises à nu et qui doivent être effectivement conservées, entretenues, restaurées et communiquées pour la pérennité du message. Atteindre les nouvelles générations demeure un grand problème et rejoint celui des sciences humaines dans le monde universitaire en général. En la matière, le Saint-Siège est un exemple fort dans le monde universitaire global d'une certaine conservation de l'humanisme, des sciences humaines au niveau universitaire. Les universités ont émergé en Europe avec l'Église, et l'Église a ce devoir fort de conservation. Comme le souligne le Saint-Père, notre Institut pontifical a un rôle important à jouer, non seulement pour la diffusion des connaissances et la recherche, mais aussi pour la formation qui doit s’adresser à l’ensemble des diocèses du monde.
La lettre apostolique évoque «ceux qui trouvent dans le silence des tombes et la beauté des basiliques paléochrétiennes un écho d'éternité». L’archéologie est-elle un moyen d’évangélisation?
Sans verser dans la défense idéologique par principe qui a pu exister avant la fondation de l'Institut pontifical, les vestiges ont un rôle d’évangélisation par la mise en valeur de racines concrètes, matérielles: savoir d'où l’on vient, quelle a été la force et la puissance de la foi des origines. Je pense à cette piété populaire des campagnes les plus reculées, en Orient, comme en Occident, qui est souvent absente du monde urbain. Il faut recréer ce lien. L'archéologie chrétienne, c'est l'archéologie du centre du pouvoir à Rome, mais aussi celle qui est pratiquée en Palestine, en Érythrée ou dans les campagnes isolées de toutes les régions christianisées anciennement. L'évangélisation du monde rural passe par comprendre comment sont nées les premières paroisses et les premières églises et comment le christianisme a mis du temps à s'implanter. Souvent jusqu'au IXe siècle après Jésus-Christ, certaines campagnes sont restées païennes. Et puis, progressivement, par une mission évangélisatrice plus capillaire, l'Église a réussi à créer du lien entre communautés urbaines et rurales. Les messages de l'archéologie sont diversifiés.
Les pierres se font souvent embarquer par les guerres. Quel rôle de l'archéologie chrétienne pour la paix, par exemple, en Terre Sainte?
En Terre Sainte, l'archéologie a été et est encore souvent apprivoisée de manière idéologique. Elle doit pourtant mettre en évidence la manière dont chrétiens, juifs, musulmans ont su vivre ensemble. Si l'on retrouve des monuments de la même époque qui sont à la fois chrétiens, juifs, musulmans, cela signifie que les trois communautés vivaient, sinon en symbiose, du moins sans problème et surtout sans violence quotidienne implacable. L'archéologie a là un rôle très fort à jouer et au premier chef dans la Palestine historique. Dès les origines du christianisme « archéologique », donc surtout à compter du IVe siècle, on peut constater, comme en Jordanie actuelle, par exemple, des églises ont continué à être restaurées jusqu'au IXe-Xe siècles. Une leçon de tolérance qui dure jusqu’au XXe siècle ; je prendrai l’exemple de l’archéologue chrétien, devenu directeur général adjoint de l'UNESCO, Mounir Bouchenaki, Algérien et musulman, qui racontait comment dans son quartier d'Alger, dans les années 50 du XXe siècle, les fêtes religieuses, juives, chrétiennes et musulmanes étaient fêtées en commun dans le même immeuble. Nous avons eu une continuité de coexistence pacifique qui a traversé le Haut Moyen Âge, le Moyen Âge. L'époque moderne a été plus tumultueuse. L'époque contemporaine est trop souvent une vraie tragédie qui ne devrait pas avoir lieu, de plus, au nom du même Dieu. Repartir de l'archéologie chrétienne pourrait être un vecteur puissant de paix comme d'espérance.
Cette lettre est-elle une reconnaissance pour l'Institut pontifical désormais centenaire? Comment percevez-vous son avenir?
Cette lettre interpelle sur l’intérêt du Pape qu’elle manifeste et la prise de conscience de l'importance de notre institution et de son rayonnement. Un message adressé à tous les évêques du monde. Ce n'est pas l'Institut pontifical d'archéologie chrétienne «de Rome». C'est un institut qui a eu un très fort rayonnement dans le monde et qui doit être renouvelé. Nous avons parrainé par exemple, il y a quelques années de cela l’université catholique de Barcelone pour l’archéologie chrétienne; en 40 ans d'enseignement, des étudiants sont rentrés docteurs en archéologie chrétienne au Japon en l'Amérique latine, et du Sri Lanka à l'Inde mais aussi dans des pays plus proches de nous au Maghreb, en Grèce, à Chypre et dans tout le Proche et Moyen-Orient. Le flux s’est quelque peu interrompu, au gré des conflits récents, mais le nouveau recteur, Mgr Stefan Heid, a su trouver des mécènes pour des bourses d'études, le principal problème actuel étant souvent de pouvoir soutenir le coût «d’une vie étudiante» à Rome. Le rôle international de l’Institut peut être revigoré grâce à cette prise de position extraordinaire du Pape Léon XIV. Avec le Pape Damase (366-384), patron de l’archéologie chrétienne qui entreprit la vénération des martyrs romains sur la base de sources sûres, les Papes Pie IX et Pie XI, le Pape Léon XIV apparaît aujourd’hui, par cette lettre apostolique, comme le quatrième grand Pape conscient en profondeur de la force et de la valeur du témoignage archéologique. L’Institut pontifical d’archéologie chrétienne pour son centenaire, la fête de Saint-Damase et ce début de pontificat, ne pouvait espérer mieux pour son avenir!
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