Le Pape aux autorités espagnoles: L’Église au service d’un peuple en quête de paix

Après une chaleureuse cérémonie de bienvenue et un échange en tête-à-tête avec le roi Felipe VI au Palais royal de Madrid, le Souverain pontife s’est adressé en espagnol aux représentants des institutions, de la société civile et du corps diplomatique. Soulignant dans un dense discours les racines historiques chrétiennes de l’Espagne, Léon XIV a enjoint à privilégier le dialogue aux approches identitaires, et rappelé l’engagement de l’Église au service de la paix et de la réconciliation.

Alexandra Sirgant – Envoyée spéciale à Madrid

C’est dans la majestueuse salle des Colonnes, pièce emblématique du Palais royal de Madrid chargée des souvenirs des bals officiels et signatures de traités cruciaux des derniers siècles, que le Pape Léon XIV s’est adressé ce samedi à la mi-journée aux autorités, au corps diplomatique et aux représentants de la société civile espagnole. Un lieu chargé d’histoire dans lequel le Souverain pontife a rappelé les liens millénaires qui unissent la foi chrétienne à la péninsule ibérique, et qui ont profondément façonné la culture du pays. Si l’identité du peuple espagnol n’en demeure pas moins multiforme, l’Église catholique représente «une source d’espérance et d’orientation face aux défis que nous devons aujourd’hui relever ensemble en tant que famille humaine» a assuré Léon XIV dans son espagnol courant.  

Le Saint-Père a souligné la fécondité de la «rencontre» entre Jésus-Christ et le peuple espagnol, visible à travers les expressions culturelles de foi populaire, le patrimoine artistique et musical, ainsi que les multiples confréries et associations caritatives qui œuvrent dans le pays. Après avoir rappelé aux autorités la vivacité historique du catholicisme espagnol, Léon XIV a exposé les raisons de sa venue: «Je viens parmi vous pour confirmer, encourager et inspirer une fidélité renouvelée des croyants à l’Évangile, ainsi qu’une réconciliation et une coopération plus profondes entre les différentes forces de cette nation». Une nation dont l’Histoire montre, a ajouté le Pape, «que ce n’est pas la culture de l’affrontement mais celle de la rencontre qui engendre la stabilité et la prospérité».

“Le message de paix, qui, en ces temps, résonne malheureusement pour certains comme naïf et pour d’autres comme provocateur, trouve un écho chez ceux qui ne s’enferment pas dans des idéologies toutes faites, mais s’ouvrent à la vérité.”

L’héritage spirituel des saints d’Espagne

Léon XIV a poursuivi son discours en convoquant deux figures spirituelles qui nourrissent la vie de l’Église hispanique: le prêtre carme Jean de la Croix et la religieuse carmélite Thérèse d’Ávila. Le premier saint, dont l’Église célèbre cette année le 300e anniversaire de sa canonisation, invite par ses écrits sur la nuit «à interpréter les transformations et à supporter les tensions qui rendent notre époque si obscure» a expliqué le Saint-Père. «Aujourd’hui encore, a-t-il poursuivi, c’est l’inconnu qui nous effraie le plus, provoquant chez beaucoup l’obscurcissement de la raison et la violence des émotions, et face auquel peut prévaloir le sentiment de ne plus avoir de repères et de se sentir désorienté. C’est pourquoi nous avons besoin, dans la vie publique aussi, d’hommes et de femmes qui pressentent dans l’obscurité, la lumière; dans la fin, un commencement possible».

S’arrêtant ensuite sur la figure de sainte Thérèse d’Avila et son «château intérieur», Léon XIV a rappelé l’importance de l’intimité religieuse. «Cette dimension de l’être humain est la raison pour laquelle il faut protéger la liberté religieuse et la liberté de conscience» a-t-il souligné.

L’Église au service de la liberté, rempart à la polarisation

Cette lumière et intériorité reçues en héritage par l’Église sont des lignes directrices à suivre pour faire face aux défis contemporains. «Aujourd’hui, a expliqué le Pape, la tentation de gagner en popularité en attisant le feu des polarisations semble grandir, au lieu de s’atténuer; la dignité humaine continue d’être bafouée». Pour y remédier, le Pape a souligné le besoin «de culture, d’intériorité, d’une éducation libre et de qualité (…) de transcendance». Et l’Église catholique est au service de cette soif de liberté du cœur humain. «Non pas de manière imposante, a précisé le Pape, mais par le témoignage évangélique soutenu par une multitude de martyrs et de saints, et elle est aujourd’hui disposée à se mettre au service de l’avenir d’un peuple en quête de réconciliation et de paix».


L’Espagne et l’Europe appelées à fuir les approches identitaires

Aux représentants intentionnels et civils espagnols, le Pape Léon XIV invite, «par amour de la vérité, à abandonner les discours qui divisent et polarisent votre réalité sociale et votre histoire, afin de passer des simplifications stériles à une appréciation féconde de la complexité». Une mission adressée à l’Espagne, mais aussi à l’ensemble du continent européen, au sein duquel Madrid est un acteur fondateur et essentiel. «Apprécier la complexité et l’étudier, apprendre à ne pas la nier et à la vivre comme une bénédiction, fuir ces approches identitaires qui semblent tout éclairer, mais qui peuplent le monde de fantômes et d’ennemis: telle est la tâche de celui qui a une grande histoire derrière lui», assure Léon XIV.

Le Pape en appelle également aux responsables économiques, politiques et institutionnels pour faire «un saut qualitatif (…) dans les investissements destinés à l’école, à l’université et à la recherche, aux communautés locales et à la société civile en tant que terreau de la participation et de la médiation culturelle». «La sécurité, que nous espérons trop souvent trouver dans les armes et les murs, mûrit plutôt en apprenant à avancer aux côtés de l’autre, à grandir ensemble, côte à côte» a rappelé le Saint-Père. «Votre propre histoire en témoigne» s’est-il- exclamé depuis ce Palais royal dont les fondations servirent de forteresse aux Omeyyades treize siècles plus tôt. Au cours de la domination musulmane de la péninsule ibérique, «il n’y eut pas seulement des affrontements, mais on tenta de créer un espace de rencontre, de conversation et de dialogue sur le sens de la vérité entre chrétiens, musulmans et juifs» a assuré le Pape, en citant comme exemple les lieux de médiation linguistiques et culturelles que furent Cordoue et Tolède.

La dignité humaine comme boussole  

Le Souverain pontife a ensuite fait appel à un autre saint ibérique, le prêtre basque Ignace de Loyola, maitre du discernement spirituel qui préféra «la paix aux armes et les saints aux puissants». En citant des passages de sa première enclyclique Magnifica humanitas, le Saint-Père invite à établir les critères de discernement - «la dignité de la personne, la destination universelle des biens, le soin de la Maison commune, la paix» - et à les traduire en paix.

Léon XIV a conclu son discours en exprimant sa gratitude à l’Espagne «pour sa fidélité au droit international et au multilatéralisme, qui se traduit par un engagement constant en faveur de la paix et de la solidarité entre les peuples». «Dans le même temps, a ajouté le Pape, je vous encourage à cultiver également en vous-même le dialogue et l’amitié sociale, à prendre en compte les perspectives des pauvres et des jeunes lorsque vous imaginez l’avenir, à concilier les exigences de l’autonomie et de l’unité, et à faire progresser le processus d’union européenne, non pas en opposition à d’autres puissances, mais comme un don pour toute la famille humaine».

 

Rencontre de Léon XIV avec les autorités espagnoles

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06 juin 2026, 13:02