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Dialogue, intégrité et jeunesse: les priorités de Mgr Nkea après la visite du Pape au Cameroun

Une fois l’avion du Pape Léon XIV reparti du Cameroun, l’heure est au bilan et à l’action. Dans l’entretien exclusif qu’il a accordé aux médias du Vatican, le président de la Conférence épiscopale nationale du Cameroun et évêque de Bamenda, Mgr Andrew Nkea, revient sur les moments forts de cette visite historique, analysant les défis de la mise en œuvre du message papal dans un contexte marqué par la corruption et l'incertitude économique.

Jean-Paul Kamba, SJ – envoyé spécial à Yaoundé

Dans cet entretien conclusif du voyage apostolique de Léon XIV, Mgr Andrew Nkea aborde plusieurs questions qui s'articulent autour de trois axes majeurs consécutifs à la visite du Souverain Pontife: d’abord un message de paix et de réconfort. Le passage du Pape, dit-il, a été vécu comme un baume pour les provinces ecclésiastiques de Bamenda. L'accent est mis sur la nécessité de passer d'une logique de la force à un dialogue inclusif pour résoudre la crise qui n’a fait que trop durer. Ensuite, les obstacles à la concrétisation des messages du Léon XIV. L'archevêque de Bamenda identifie clairement les freins à la paix, notamment les «profiteurs de guerre» des deux camps et la corruption systémique qui mine le bien commun. Il appelle, à ce propos, à une prise de conscience profonde plutôt qu'à une lecture superficielle des conflits. Enfin, l'urgence de la question des jeunes: face au désir d'émigration d'une jeunesse représentant 60% de la population camerounaise, l'Église exhorte l'État à libérer l'espace économique et à alléger la fiscalité pour favoriser l'emploi privé. L'Église s'engage également à jouer son rôle dans l'éducation et l'orientation des jeunes vers des secteurs porteurs comme l'agriculture

Mgr Andrew Nkea, le Saint-Père vient de conclure son voyage apostolique ici au Cameroun. C'était un moment intense marqué par plusieurs messages forts. Que peut-on retenir de ses interventions?

Premièrement, nous remercions chaleureusement le Saint-Père d’être venu nous rendre visite au Cameroun. Ce fut un moment de grande joie pour l’ensemble des camerounais d'autant plus qu'il est arrivé à un moment où nous l’attendions le plus.

Le Pape nous a délivré des messages très puissants. Il nous a notamment réconfortés dans notre souffrance, particulièrement au sein de la province ecclésiastique de Bamenda. Il s’est adressé aux jeunes à Douala, et s’est exprimé devant les autorités publiques et la société civile à Yaoundé. Nous lui sommes reconnaissants pour ces paroles qui auront surement un impact profond. Il nous appartient désormais de voir dans quelle mesure mettre en œuvre tout ce qu'il nous a transmis.

Les différents messages du Saint-Père étaient très forts et s’adressaient pratiquement à toutes les couches de la population. Quels obstacles pensez-vous que ces messages pourraient rencontrer dans leur concrétisation?

Dans chaque situation, les obstacles ne manquent pas. C'est particulièrement vrai lorsqu'on parle de la paix à Bamenda, où nous vivons cette crise depuis près de huit ans. Malheureusement, beaucoup de gens profitent de cette instabilité et ne souhaitent pas qu’elle prenne fin. Des acteurs des deux côtés, qu’il s’agisse de certains éléments du gouvernement ou des séparatistes, tirent profit de cette crise. C'est une triste réalité que tout le monde connaît.

Par conséquent, dans le processus d’implémentation de toutes les recommandations du Saint-Père, nous rencontrerons sûrement des résistances, surtout de la part de ceux qui privilégient leur intérêt personnel. Par ailleurs, beaucoup de personnes méconnaissent les causes profondes de cette crise et n'ont qu'une vision superficielle des faits, ce qui n'aide en rien. Pour résoudre ce problème, il faut un ancrage profond.

Nous avons toujours répété que la guerre et la force ne pourront jamais résoudre cette crise entre camerounais, surtout dans les zones anglophones. Il est impératif de privilégier le dialogue et de choisir d'autres moyens que les fusils. Le Pape nous a parlé d’une paix durable et inclusive. Tout le monde doit être impliqué: il ne s'agit pas seulement de ceux qui sont sur le champ de bataille, mais de l'ensemble des citoyens. Enfin, il a insisté sur le respect du bien commun en dénonçant la corruption, et a prôné l'amour envers le prochain. Si nous commençons à mettre en pratique ses enseignements, nous ferons de grands pas en avant.

À Douala, le Saint-Père a exhorté les jeunes à ne pas quitter leur pays et à contribuer à son développement. Pensez que ce message mobilisera ceux qui doivent donner aux jeunes l'occasion de participer, ou bien les jeunes eux-mêmes à se réveiller?

En tant que président de la conférence épiscopale nationale, je peux vous dire que c'est un thème que nous traiterons en priorité, car les jeunes sont présents en nombre dans chaque diocèse. Au Cameroun, ils constituent près de 60% de la population.

C'est une population très jeune, mais force est de constater qu'un grand nombre est au chômage. Sans travail et sans perspective, ils cherchent désespérément à quitter le pays. Les mots du Saint-Père sont très justes pour notre jeunesse. Qui leur rendra l'espoir? Si cette espérance n'est pas trouvée auprès du gouvernement, elle doit l'être dans l'Église. Comme le dit l'Évangile: «Donnez-leur vous-mêmes à manger». Cela signifie que l'Église doit prendre ses responsabilités pour éduquer et accompagner ces jeunes. Je reste convaincu que pour l'agriculture, par exemple, le diplôme n'est pas l'unique clé; nous avons assez de terres arables pour que les jeunes puissent s'y engager.

Cependant, il faut un double mouvement: sensibiliser les jeunes à rester, mais aussi leur donner les moyens de vivre ici. S'ils n'ont aucune ressource, que feront-ils? Le gouvernement doit libérer davantage l'espace pour le secteur privé afin de créer des emplois. En janvier, la Conférence épiscopale soulignait déjà qu'un système fiscal trop lourd étouffe les entrepreneurs. Il faut permettre au secteur privé d'amplifier ses activités pour absorber cette main-d’œuvre. L'Église doit sensibiliser, mais l'État doit faciliter la création d'emplois. Je reste persuadé que les jeunes doivent rester: s'ils s'en vont, qui bâtira le pays? Il vaut mieux qu'ils restent et réussissent ici.

Un mot de la fin?

Je tiens à exprimer ma grande joie pour la bénédiction que le Saint-Père Léon XIV a apportée à notre pays. Cette visite fut une magnifique surprise. Maintenant qu’il est reparti, nous demeurons dans cette joie. Continuons à prier pour que cette visite porte des fruits abondants pour notre nation, pour la gloire de Dieu et le salut des hommes.

 

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19 avril 2026, 02:08