«Chez Gaudí, l’architecture devient prière, mission et ''catéchisme de pierre''»
Entretien réalisé par Augustine Asta - Envoyée spéciale à Barcelone (Espagne)
Élevé au rang de vénérable par le Pape François le 14 avril 2025, Antoni Gaudí dont le centenaire de la disparition est célébré cette année continue de fasciner bien au-delà du monde de l’architecture. Figure majeure du modernisme catalan, le concepteur de la Sagrada Família, consacrée par Benoît XVI en 2010, a fait de son chef-d’œuvre une bible de pierre, une «forêt de symboles» pour élever l'âme vers Dieu. Son œuvre est en effet un langage autant spirituel qu’artistique, où chaque colonne, chaque façade et chaque symbole présente un immense récit de pierre retraçant l’histoire du salut, de la Genèse à la rédemption du Christ. Influencé à la fois par l’art grec, le gothique médiéval et le baroque, Antoni Gaudí développe un style organique et visionnaire où la nature, la lumière et les symboles religieux dialoguent en permanence. Union de l’art et de la liturgie, la basilique de la Sagrada Família, représente au total près d’un siècle et demi de construction. Léon XIV, à la fin de la messe qu’il célèbrera dans la basilique mercredi soir 10 juin, bénira la Tour de Jésus-Christ qui a marqué la fin de la construction extérieure de l’édifice au moment de son élévation en février dernier. Avec ses 172,5 mètres, l’œuvre monumentale est officiellement l’église la plus haute du monde.
Derrière le génie visionnaire célébré unanimement, se dessine aussi le portrait d’un homme profondément croyant, habité par la foi et une forte dévotion mariale. Très attaché aux traditions catalanes, l’architecte récitait quotidiennement le chapelet et accordait une importance particulière à la figure de la Vierge Marie, “Mère de Dieu” et “Reine des anges”. «Chez Gaudí, l’architecture devient prière, mission et “catéchisme de pierre”.» «Il ne distingue jamais l’architecte du croyant», «chez lui, créer revient à prier», explique Patrick Sbalchiero, historien et journaliste, auteur du livre «Antoni Gaudí: L'architecte de Dieu», publié aux éditions Artège. Aujourd’hui, l’empreinte d'Antoni Gaudí dépasse largement Barcelone et la seule Sagrada Família. Plusieurs de ses œuvres sont inscrites au patrimoine mondial de l’Unesco, consacrant un artiste capable de concilier héritage culturel, foi populaire et modernité architecturale. «Contempler un tel édifice provoque quelque chose de profond dans l’esprit et le cœur», explique-t-il. «Plus d’un siècle après le début de sa construction, la Sagrada Família demeure ainsi l’expression monumentale d’une foi incarnée dans la pierre.»
Patrick Sbalchiero, en quoi la foi du vénérable Antoni Gaudí, «figure universelle de l’architecture moderne», a-t-elle façonné l’architecture de la Sagrada Família?
Antoni Gaudí conçoit son métier d'architecte de deux manières. Comme un artisan, il façonne les matériaux; comme un théologien, il n'entreprend aucun projet architectural sans penser à la manière dont il va pouvoir dire la foi, dire l'Évangile, à ses contemporains. La Sagrada Família, pour beaucoup d'auteurs et biographes, est un art organique, un tout. Son expression architecturale tend à récapituler dans une certaine mesure l'histoire du salut, à partir du premier livre de la Bible, la Genèse jusqu’à l’incarnation du Christ, la rédemption. C'est vraiment un ensemble, un tableau métaphysique.
Peut-on parler chez Antoni Gaudí d’une véritable “théologie en pierre”, notamment autour de la Vierge Marie?
Il faut savoir que la Vierge Marie et saint Joseph, dont le culte était très anciennement implanté en Catalogne, font l'objet d'une grande dévotion populaire. Chez Antoni Gaudí, le culte marial est très fort. Il récite quasi quotidiennement son chapelet et accorde une place éminente à la Vierge Marie dans sa spiritualité personnelle. Il exprime sa foi sur un mode architectural complètement novateur pour son époque. Il a cet instinct visionnaire. Il a incorporé presque toute l'histoire de l'architecture en Occident; il maîtrise les conceptions grecques et le style gothique. Et à partir de cet acquis technique et culturel, il exprime, à travers la pierre, le message de l'Évangile.
L’empreinte d’Antoni Gaudí dépasse largement la seule Sagrada Família. Son génie s’exprime à travers de nombreux chefs-d’œuvre inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco, faisant de Barcelone un véritable musée à ciel ouvert, marqué par les courbes et l’inspiration de la nature. Peut-on voir dans Antoni Gaudí une figure capable de concilier patrimoine artistique, foi populaire et modernité?
Oui, incontestablement. Aujourd'hui, quatre de ses œuvres architecturales sont inscrites au patrimoine mondial de l'Unesco. La question du patrimoine est importante, à double titre: c’est d’abord un patrimoine catalan. Il revendique un héritage historique sur lequel il a pu grandir à la fois comme personne et comme architecte. Il a totalement intégré les qualités de ses ancêtres catalans. Il revendique aussi un patrimoine à l'échelle européenne, en particulier avec l'art grec et toute la civilisation hellénistique qu'il connaît parfaitement. Il se revendique aussi comme fils de la Méditerranée; élément qui constitue un des fondements de son art et de sa technique.
Antoni Gaudì n'est pas coupé du monde, malgré là aussi certaines interprétations erronées. Il est très ouvert pour découvrir différentes tendances, des manières architecturales. Il sait aussi qu'il existe bien des patrimoines artistiques, architecturaux, qui sont évidemment issus de zones de peuplement différentes de la sienne, comme l'Europe nord-occidentale, par exemple, ou encore tout ce qui concerne l'architecture médiévale, le gothique flamboyant, le baroque qu'il a parcouru de long en large. Il montre également un intérêt pour les cathédrales françaises et britanniques.
Peut-on alors dire que la foi de Gaudí a inspiré son style artistique, ou bien qu’il a mis son style au service de sa foi?
Dans cette forme de dialectique, nous pouvons dire les deux, l'une se nourrissant de l'autre vice-versa. Il est difficile de séparer l'architecte du croyant. À ses yeux, il se considère comme d'abord quelqu'un d'humble, modeste, qui prie, et dont l'activité architecturale est une forme de prière. Il me semble un peu compliqué de distinguer radicalement les deux. Il considère l'architecture comme une sorte de mission évangélisatrice. C'est important et suffisamment rare dans l'histoire de l'art pour être signalé...
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