Volodymyr le Grand et le baptême de la Rus’ de Kiev: «Un choix de civilisation»
Svitlana Dukhovych – Cité du Vatican
La décision du prince Volodymyr le Grand d’abandonner le paganisme et d’embrasser le christianisme de tradition byzantine représente l’un des moments décisifs de l’histoire de la Rus’ de Kiev. Un tournant qui met en lumière le contexte politique, religieux et diplomatique d’une époque où, pour les souverains, la religion, la politique et l’État ne constituaient pas des réalités distinctes, mais faisaient partie d’un même système. Le baptême de la Rus' – selon le médiéviste ukrainien Dmytro Hordienko – a constitué un choix civilisationnel fondamental, qui a intégré la Rus' de Kiev dans l'espace culturel européen et chrétien, orientant ainsi son développement au cours des siècles successifs.
Pourquoi le paganisme ne suffisait plus
Pour Hordienko, la décision du prince Volodymyr de baptiser la Rus' de Kiev ne peut s'expliquer par une seule motivation. «La raison principale est que Volodymyr s’est trouvé confronté à la nécessité de choisir une religion monothéiste», explique Hordienko en se référant à une thèse historiographique bien établie formulée par l’historien et homme politique ukrainien Mykhailo Hrushevsky (1866-1934). C’est en effet sous le règne de Volodymyr qu’un État centralisé, avec pour capitale Kiev, prend forme. Les anciennes seigneuries locales furent progressivement remplacées par une seule lignée: «Au Moyen Âge – souligne Hordienko –, une dynastie équivalait à un État». Pour consolider cette nouvelle réalité politique, il fallait toutefois également un fondement religieux commun. Dans un premier temps, Volodymyr tenta de réformer le paganisme. Les chroniques racontent qu’il fit construire à Kiev un panthéon commun à tout le royaume, dans le but de créer un culte unitaire. «Ce fut une sorte de réforme religieuse», explique Dmytro, «la tentative d’attribuer au paganisme une fonction unificatrice». Cependant, ce projet s’avéra insuffisant face aux exigences de l’époque.
Le choix de la foi: un cas unique dans l’Europe médiévale
Les principales sources historiographiques – notamment la «Chronique des années passées» et la «Mémoire et l'éloge du prince Volodymyr» de Jakiv Mnich – montrent qu’à la fin du Xe siècle, le prince était désormais appelé à choisir entre les grandes religions monothéistes. «Un État centralisé ne pouvait plus survivre dans l’espace politique de l’époque en restant païen», affirme Hordienko. Contrairement à d’autres souverains européens de l’époque, Volodymyr se trouva confronté à un éventail de possibilités bien plus large. Alors que Mieszko Ier de Pologne dut choisir à quel centre du christianisme latin se rallier et que Boris Ier de Bulgarie négocia entre Rome et Constantinople, le prince de la Rus’ prit également en considération l’islam et le judaïsme. «Aucun autre souverain européen de l’époque n’a été confronté à un horizon religieux aussi vaste.» Selon l’universitaire ukrainien, la mission venue du khanat bulgare de la Volga (ou Bulgarie de la Volga), que les chroniques situent avant les autres, mérite une attention particulière. Après une campagne militaire difficile contre ce royaume, des émissaires musulmans proposèrent à Volodymyr d’embrasser l’islam. Selon Hordienko, l’islam représentait effectivement une option très concrète. La Bulgarie de la Volga appartenait en effet à la sphère commerciale du Khwarezm et du califat islamique, avec lesquels la Rus’ entretenait des relations économiques intenses. «La principale artère commerciale de la Rus' s'étendait le long de la Volga jusqu'à la mer Caspienne et à Bagdad», affirme Dmytro Hordienko, citant les études de l'historien britannique Simon Franklin. C’est pourquoi, conclut-il, «l’islam n’était pas une possibilité purement théorique, mais une option réelle que Volodymyr a sérieusement envisagée, même s’il n’existe aucune preuve fiable indiquant que le prince l’ait jamais professé».
Les missions venues de Rome
Après la mission musulmane, des représentants du christianisme occidental sont également arrivés à la cour de Volodymyr, comme le rapporte la Chronique des années passées: «des Allemands, de Rome». Cet épisode, observe Dmytro, soulève encore de nombreuses questions. «Qu’il s’agisse des Allemands est assez clair: on parle probablement de la mission liée à l’archevêché de Magdebourg. Il est plus difficile de comprendre la référence à Rome». Selon l’historien, le plus intéressant est que la réponse de Volodymyr à cette mission ne comporte aucun argument théologique. «Bien qu’il existât déjà à l’époque de nombreuses controverses théologiques entre Constantinople et Rome, on ne trouve dans la Chronique aucune référence ni au purgatoire, ni à l’usage du pain azyme, ni à d’autres questions théologiques qui auraient pu faire l’objet de polémiques. C’est un élément très significatif. Il montre que, pour l’auteur de la Chronique, Rome n’était pas perçue comme quelque chose d’étranger ou d’hostile». Hordienko relie également cette théorie à la légende de l’apôtre André qui, selon la tradition de la Rus’, aurait traversé la Crimée, pour arriver à Kiev puis poursuivre son chemin vers Rome. «Si des sentiments anti-latins forts avaient déjà existé, il serait difficile d’imaginer une tradition dans laquelle l’apôtre André bénit les collines de Kiev alors même qu’il se dirige vers Rome». Le seul argument attribué à Volodymyr en réponse à la mission occidentale est la phrase: «Nos pères ne l’ont pas accepté». Elle est traditionnellement interprétée comme une référence aux difficultés rencontrées par la mission de saint Adalbert de Magdebourg à la cour de la princesse Olha. Cependant, l’historien ukrainien invite à la prudence: «En réalité, nous ne savons pas exactement quelle était la raison des désaccords entre les deux. Adalbert lui-même raconte que les problèmes ont commencé dès le voyage vers Kiev, lorsque sa mission a été attaquée et dépouillée».
La Khazarie et l’attrait du monde islamique
Toujours selon la Chronique, une délégation juive venue du monde khazar arriva par la suite à Kiev. À la question de Volodymyr «Où se trouve votre terre?», les ambassadeurs répondirent qu’elle se trouvait «sous le joug des chrétiens». Le prince interpréta cette réponse comme un signe de châtiment divin. Selon l’historien, cependant, la signification la plus profonde de cet épisode concerne le modèle politique de la Khazarie. «Le khaganat khazar était un État dans lequel cohabitaient trois religions monothéistes: le judaïsme, l’islam et le christianisme. Une structure qui aurait pu susciter l’intérêt de Volodymyr, qui aurait ainsi pu autoriser la présence de différentes communautés religieuses au sein d’un même État, sans devoir nécessairement imposer une seule religion à l’ensemble de la population». Cette hypothèse soulève également la question des relations avec le monde islamique. La Khazarie était en effet reliée aux grandes routes commerciales orientales, vers la mer Caspienne et Bagdad. Pour la Rus’ de Kiev, ces liaisons revêtaient une importance stratégique. «L’islam n’était pas seulement une question religieuse, mais aussi économique. Le monde islamique offrait l’accès aux marchés les plus riches de l’époque, notamment celui de Bagdad.» C’est pourquoi Dmytro Hordienko estime que la possibilité d’un choix islamique de la part de Volodymyr ne doit pas être considérée comme un simple élément littéraire de la Chronique. «À mon avis – explique-t-il –, l’islam représentait bel et bien une alternative concrète pour Volodymyr et avait de réelles chances de s’imposer.»
Constantinople, Anne et la nouvelle identité de la Rus’ de Kiev
Selon Hordienko, le choix du christianisme de tradition byzantine par Volodymyr n’a pas été le résultat d’une simple confrontation théologique. La tradition de la Chronique des années passées raconte la tentative d’un philosophe byzantin de convaincre Volodymyr à travers l’image du Jugement dernier. «À la fin du premier millénaire, l’attente de la fin du monde était un élément très fort de la sensibilité religieuse – explique l’historien ukrainien. Un argument fondé sur le jugement dernier devait avoir un impact considérable.» La Chronique des années passées elle-même est profondément marquée par une perspective eschatologique, c’est-à-dire par l’attente de la fin des temps. Dans le récit, le philosophe présente à Volodymyr une icône représentant la scène du Jugement dernier. Le prince ne réagit toutefois pas comme un converti déjà convaincu et demande au philosophe qui peut entrer au paradis et, surtout, quel a été le sort de ses ancêtres. Le sermon du philosophe byzantin ne parvient toutefois pas à le convaincre totalement et Volodymyr répond qu’il souhaite encore réfléchir. Pour l’historien ukrainien, ce détail est important car il montre un Volodymyr différent de l’image idéale du prince converti. «Le chroniqueur chrétien aurait pu le présenter comme celui qui écoute la Parole de Dieu, croit et choisit le salut. Au lieu de cela, il nous raconte que Volodymyr continue de réfléchir et ne prend pas immédiatement de décision».
Le choix définitif intervient après une autre étape: le prince envoie des ambassadeurs auprès de différents peuples pour observer leurs pratiques religieuses. L’expérience qui les marque le plus est la liturgie dans la cathédrale Sainte-Sophie à Constantinople. «C’est compréhensible: à cette époque, c’était le plus grand temple du monde chrétien. Mais le point décisif n’était pas seulement la liturgie. C’était Constantinople elle-même, à l’époque la plus grande ville du monde». Selon Hordienko, les relations avec Constantinople et la possibilité de conclure une alliance avec la dynastie impériale en épousant la princesse Anne, sœur de l’empereur Basile II, ont également joué un rôle décisif dans le choix de Volodymyr de se convertir au christianisme de rite byzantin. Lorsque l’empereur sollicita l’aide militaire de la Rus’ pour réprimer une révolte interne, Volodymyr saisit cette occasion pour renforcer sa position internationale. «Selon la logique politique de l’époque, le mariage avec la dynastie impériale rehaussait considérablement son prestige. D’un État considéré comme périphérique, la Rus’ devient l’une des principales puissances de la région.» Kiev acquiert ainsi un nouveau statut politique et symbolique, en étant reconnue comme capitale de la Rus’. «Dans la tradition européenne, les capitales étaient surtout associées à Rome et à Constantinople. Le fait que Kiev commence à être considérée comme une capitale représente un changement extraordinaire». Pour l’historien, le choix de Volodymyr a donc conduit à la légitimation de la Rus’ de Kiev dans le monde chrétien de l’époque et a profondément renforcé sa position politique.
Le baptême de la Rus’ et la naissance d’une nouvelle civilisation
Selon Hordienko, la manière dont la Chronique des années passées relate le baptême de Kiev est significative. En effet, cet épisode montre lui aussi que l’élément décisif de la conversion était davantage lié au choix fait par le prince qu’à une réelle implication populaire. «En relatant le baptême de Kiev, la Chronique ne mentionne aucun épisode lié à la prédication des prêtres venus de Korsun (Chersonesos Taurique). Le message implicite est donc très simple: si le prince a accepté cette religion, alors elle doit également convenir à son peuple.» Par la suite, la christianisation de la Rus’ s’est poursuivie de manière progressive et complexe, marquée par des difficultés et des résistances locales. Pour Dmytro Hordienko, cependant, le choix de Volodymyr ne peut être interprété en séparant la dimension politique de la dimension religieuse. «Pour un souverain médiéval, la politique, la religion et l’État n’étaient pas des réalités distinctes, mais formaient un système unique. Si Dieu était favorable au souverain, l’État serait lui aussi fort; si, au contraire, il lui tournait le dos, l’État était voué à périr. C’est ainsi que pensait l’homme du Moyen Âge. C’est pourquoi le choix de la vraie foi coïncidait également avec le choix de l’avenir de l’État».
L’historien souligne en outre que Volodymyr entretint des relations tant avec Rome qu’avec Constantinople, cherchant à préserver l'autonomie la plus grande possible pour la Rus’. Les contacts avec le monde latin sont attestés, entre autres, par la présence à la cour de Kiev de personnalités telles que l’évêque et missionnaire Bruno de Querfurt et l’évêque Reinbern, tous deux liés à la tradition occidentale. Ces éléments démontrent que la préférence de Volodymyr pour Constantinople ne signifiait pas une exclusion totale des relations avec Rome. «Il ne faut pas croire que Volodymyr se soit contenté de suivre une décision prise par d’autres. Il a cherché à utiliser ses relations avec Rome et Constantinople au service des intérêts de son propre État.» Au final, cependant, le résultat le plus important fut l’entrée de la Rus’ dans le monde chrétien. «Volodymyr fit un choix de civilisation en faveur du christianisme. – Grâce à ce choix, la Rus’ a intégré l’espace culturel européen», déclare Hordienko, ajoutant que c’est précisément là que réside le plus grand héritage historique du prince de Kiev. L’adoption du christianisme s’est accompagnée de nouvelles traditions culturelles, de la diffusion de l’écriture, des livres et de l’art chrétien. En l’espace de quelques décennies, Kiev est devenue l’un des principaux centres culturels d’Europe.
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