L'Église à l'écoute de ceux qui ont tout perdu dans les flammes
Jean Charles Putzolu – Cité du Vatican
Alors que l’Europe est frappée par des incendies gigantesques qui ont brulé plusieurs dizaines de milliers d’hectares de forêts et que le retour de la chaleur risque de redonner de la vigueur aux feux, il va être nécessaire de s’occuper des sinistrés. Des centaines de milliers de personnes ont été déplacées, parmi elles, des milliers de familles n’ont plus de maison, détruite par les flammes, et vont devoir affronter un traumatisme profond. Entretien avec le père Yann Le Lay, délégué de la conférence des évêques de France pour la diaconie et la solidarité.
Père Yann Le Lay, le Pape François écrivait dans son encyclique Laudato si’ que le développement humain authentique passe par le respect du monde naturel et des liens entre l'homme et la création, donc la nature, car tout est lié. Si on part de cette observation, on peut penser que l'homme sans la nature pourrait être, en quelque sorte, orphelin. Est-ce que ce sentiment peut traverser l'esprit des personnes qui ont tout perdu dans les incendies?
Un événement aussi violent ou traumatique, tout perdre et voir tout brûler devant soi, voir la nature disparaître et revenir dans un terrain désert, rappelle vraiment notre condition de fragilité, et rappelle que l’on s'appuie totalement sur la nature. Le Pape François dans Laudato Si’ soulignait combien l'homme est lié à la nature. L’être humain est membre de cette nature, il est complètement partie prenante et presque enfant de cette nature, puisqu'il naît dans ce milieu naturel, il s'en nourrit et se déploie à travers toute la nature. Alors, lorsque cette nature flambe devant nos yeux et disparait, cela crée dans le cœur de toutes ces personnes, un sentiment de solitude, presque d'abandon.
Quelle forme de traumatisme peut s'emparer des victimes?
C'est d’abord un traumatisme de la mémoire, puisque souvent les personnes perdent leurs biens matériels, leurs souvenirs et leurs outils de travail. Ensuite, on peut se sentir orphelin et souffrir de ne plus pouvoir s'appuyer sur une histoire. Or tout homme, toute femme, a besoin d'une histoire pour s'enraciner, car ces espaces réduits en cendres sont souvent des lieux de transmission. La forêt est un lieu de transmission. Les agriculteurs, les gens qui vivent là, habitent un lieu de transmission. L'autre aspect, c’est le coup d'arrêt brutal dans un projet de vie, la coupure d’un élan où on se sent complètement à l'arrêt, abasourdi, et dans l’incapacité d'avancer. C’est là que la communauté va jouer un rôle essentiel.
Dans quelques jours, on l'espère, les feux seront éteints. Les médias vont aussi éteindre leurs projecteurs. Plus personne ne parlera des familles sinistrées, déplacées. Comment combler ce silence alors que la détresse perdure?
La première chose, c'est l'écoute. On n'a pas forcément de solution immédiate à tout. Bien sûr, le système des assurances va se mettre en place, mais ça va prendre beaucoup de temps. Donc, ça va être très important de demeurer à l'écoute de tout ce que les sinistrés ressentent. L'Église est un lieu où la Parole est au cœur de ce que l'on vit. Il va être nécessaire de créer des lieux d’écoute et de proximité, où évoquer également les besoins matériels, et entendre des éventuels signaux de détresse. L’écoute peut aider les personnes sinistrées à affronter le moment présent, l'horreur de la destruction de leur maison ou de leur outil de travail. C'est comparable à un deuil. Il faut du temps et il faut être présent. L'Église, par sa présence dans tous ces lieux, dans ces villages, dans ces paroisses, peut vraiment apporter une proximité.
L'Église est-elle totalement dans son rôle dans ce contexte?
Elle est totalement dans son rôle lorsqu’elle est dans l'accompagnement de toute souffrance. Je pense aussi à toutes les personnes âgées qui ont été déplacées et traumatisées, aux enfants qui ont vu cette hostilité des flammes, quel que soit leur âge. L’Église est présente pour toutes ces générations et est, comme disait le Pape François, cet “hôpital de campagne” pour soigner les blessures psychologiques, dans un accompagnement physique et spirituel. Je pense que ces événements remettent profondément en cause le sens de la vie, de tout ce qu'on a construit. On se pose vraiment des grandes questions et on se demande pourquoi cela est-il possible dans un monde comme le nôtre. Donc oui, l’Église est vraiment dans son rôle pour porter et continuer à porter une voix qui interpelle sur la situation écologique et sur de réalité de notre monde aujourd'hui, avec tous ces lieux de canicule, ces forêts qui s'embrasent. Il y a une voix essentielle que l’Église peut porter.
La spiritualité peut-elle aider à se reconstruire?
La spiritualité vient nous apporter une lumière là où sont les ténèbres; une lumière douce, et non un brasier qui détruit. Une lumière, comme un guide le long du chemin, qui peut ouvrir à l'espérance. D'abord pour guérir la colère. J'imagine que beaucoup de personnes sont en colère devant une telle situation, sans savoir vers qui la faire monter. La spiritualité est un lieu où l’on ouvre justement notre cœur aux autres. On peut partager ensemble. Le Christ, la foi, apportent la confiance, donnent des ressources qui rendent tout possible si on s'engage ensemble sur un même chemin. La foi est vraiment là pour nous interpeller et nous donner la force de nous engager, de continuer un chemin.
Quelles sont les valeurs autour desquelles se rassembler pour aider les personnes sinistrées, déplacées, enfin toutes ces victimes, à se relever?
Comme je l’ai dit, la première valeur autour de laquelle se retrouver, c’est l’écoute, avec une attention particulière envers toutes les réalités, avec tout ce qui peut se vivre dans cette situation. La deuxième, évidemment c’est la solidarité, le partage. Matériellement, des églises sont ouvertes aux sinistrés, les communautés paroissiales s’engagent, les mouvements caritatifs participent à l'accueil et à l'accompagnement. La participation est un élément très important. Pendant une longue période, on aura besoin de tous, pour rebâtir ensemble des liens, rouvrir des liens entre les uns et les autres. Dans une crise précédente, comme celle du Covid-19, on a mesuré l’importance des liens sociaux, lorsque nous étions contraints de vivres les uns isolés des autres. Dans la situation actuelle, on peut redécouvrir l'importance de rendre tout le monde participant. On peut aussi écouter nos anciens, ceux qui ont déjà vécu ce genre d'événement, nous dire comment ils se sont reconstruits. On a beaucoup à partager tous ensemble sur notre mémoire et notre histoire.
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