Lumen Gentium: l’Église est le Peuple de Dieu

Après Dei Verbum, Léon XIV propose aux fidèles lors des audiences générales du mercredi une relecture de la Constitution conciliaire Lumen Gentium (Lumière des nations). Éclairage sur ce texte qui a donné une nouvelle impulsion à la présence des laïcs dans l’Église avec le prêtre théologien canadien, Gilles Routhier.

Jean-Charles Putzolu et Olivier Bonnel – Cité du Vatican

C’est l’une des quatre Constitutions adoptées par le Concile Vatican II. Le document, promulgué le 21 novembre 1964, définit l’Église comme étant le peuple de Dieu, l’ensemble des baptisés formant une communauté en marche et missionnaire. Depuis le début de l’année le Pape Léon XIV propose une relecture des documents du Concile au cours des audiences générales hebdomadaires. Entretien avec le théologien Gilles Routhier, spécialiste de l’herméneutique de Vatican II.

Père Gille Routhier, quels sont les grands thèmes abordés dans la Constitution apostolique Lumen Gentium?

C'est un texte qu'on n'a pas fini de s'approprier et de recevoir. Quand je regarde les commentaires au moment de sa publication, je remarque que l’on s'est beaucoup intéressé au chapitre sur l'épiscopat par exemple, ou au chapitre sur le peuple de Dieu. Il y a donc des grands thèmes: la collégialité des évêques, le Peuple de Dieu au chapitre deux, et le chapitre sur les laïcs. Mais certains chapitres sont passés quasi inaperçus, notamment le chapitre premier qui est pourtant capital. Et puis, progressivement, on est passé de ces commentaires sur des questions particulières aux perspectives de fond de la Constitution.

On parle beaucoup évidemment du peuple de Dieu, qui est une notion qui a été vraiment forgée dans ces années-là, et notamment par la Constitution Lumen Gentium. Aujourd'hui, cette notion du peuple de Dieu a été vraiment remise au goût du jour par le Pape François notamment, et maintenant par le Pape Léon XIV. Est-ce quelque chose de fondamental pour l’Église aujourd'hui ?

Oui, et ce qu'on oublie peut-être, c'est que cette notion est capitale, parce que, à la question “qu'est-ce que c'est l'Église?”, la réponse est “le Peuple de Dieu”. Cette notion vient de la Constitution Sacrosanctum Consilium sur la liturgie qui disait que si l’on voulait avoir une représentation exacte de l’Église, il fallait regarder ce Peuple de Dieu de l'Ancien Testament, le Kaal (Yahweh), convoqué par Dieu pour le louer, pour le célébrer. Le fondement est d'abord liturgique, et non pas simplement démocratique. Ce n'est pas le demos grec qui influence cette notion en christianisme. C'est ce Peuple de Dieu cheminant, guidé par Dieu, la colonne de feu et la colonne de nuée, qui est au désert pour le rencontrer. C’est le peuple de Dieu dans sa diversité et dans son organisation interne également.

Comment pourrait-on définir le rôle des laïcs avant Lumen Gentium, et après ce texte?

C'est la première fois que, ex professo, un Concile œcuménique s'intéressait aux laïcs. Il y a un document particulier sur les laïcs, Apostolicam Actuositatem, et également la Constitution Lumen Gentium, laquelle contemplant l'Église, ne voit pas que la hiérarchie, mais aussi les laïcs. Le chapitre deux, qui sert de chapitre interprétatif de tout ce qui vient après, c'est à dire la constitution hiérarchique de l'Église au chapitre trois, le chapitre quatre sur les laïcs, le chapitre cinq sur la vie religieuse et également le chapitre six sur la sainteté de tous les membres du peuple de Dieu. Le chapitre quatre avait été préparé par tout le mouvement qui a précédé le Concile, et en particulier par l'Action catholique. C'est le chapitre qui a été le moins retouché. Avant le Concile, il y avait les ouvrages majeurs du père Yves Congar notamment sur les laïcs, ou encore de Mgr Gérard Philips, et Pie XII avait à la Curie romaine créé un organisme qui était un conseil à ce moment-là sur l'apostolat des laïcs. Il y avait eu des congrès à Rome aussi, toujours avant le Concile. Alors, il y a, d'une certaine manière, une nouveauté qui est l'aboutissement d'une maturation tout au long de la première partie du XXᵉ siècle, depuis Pie X en quelque sorte.

Quelle a été la réception de Lumen Gentium notamment dans les couches les plus conservatrices de l'Église? On sait qu'aujourd'hui encore, une certaine frange de l'Église se met en marge. Je pense aux Lefebvristes qui rejettent catégoriquement Vatican II. Pourriez-vous revenir sur la réception de ce texte?

De manière générale, il y a eu une réception enthousiaste qui a eu besoin d'être parfois recadrée, rééquilibrée, etc. Mais c'est souvent le cas. Le Concile Vatican II a connu un processus un peu semblable. Il y a une première réception et ensuite un approfondissement. Mais il y a aussi des grands acquis immédiats. On a prêté beaucoup d'attention à ce qui avait été des acquis importants, soit la notion de peuple de Dieu, soit la notion de collégialité. Mais le premier chapitre avait été moins approfondi et notamment ce sur quoi le Pape Léon XIV a insisté: l'Église présentée comme sacrement du salut pour le monde. On ne se concentre pas sur l'organisation interne de l'Église, mais ce qu'elle est dans et pour le monde. C'est finalement non pas simplement la question “qu'est-ce que l'Église”, mais “pourquoi l'Église?” Elle est dans le monde un signe. Ce que disait déjà Sacrosanctum Consilium, citant le prophète Isaïe, un signe levé au milieu des nations, ce qu'avait été le premier Israël dans le monde, un sacrement du salut. Elle signifie la destinée de l'humanité, qui est l'unité du genre humain et l'union à Dieu.

Lumen Gentium, permet-elle aujourd'hui de comprendre la nature du pouvoir dans l’Église? C'est une grande question que se posent à la fois les fidèles laïcs, mais aussi ceux qui sont ordonnés, prêtres et évêques. La question du pouvoir a elle aussi été remise au goût du jour ces dernières années. Lumen Gentium nous donne-t-elle des clés pour comprendre cette articulation dans l'Église?

À mon avis, oui, parce que le chapitre deux, qui est interprétatif de toute la Constitution, nous donne déjà de comprendre l'organisation interne de l'Église. Le chapitre trois affirme que la hiérarchie est située avant tout dans l'ensemble de l'Église. Elle est au service et pour l'Église, mais elle est également dans l'Église. La hiérarchie n'est pas au-dessus de l'Église, à côté ou je ne sais où, mais elle est dans l'Église et elle est à son service. Elle est pour l'Église. C'est le per, le in et le per en latin, et ce sont des prépositions importantes qui sont utilisées pour situer le pouvoir comme étant dans l'Église, au milieu de tous les frères. Mgr Gabriel-Marie Garrone disait déjà cela à l'époque: avant, on voyait le Pape isolé, on voyait des évêques isolés, mais là on les voit dans l'Église, et situés dans un collège, pour ce qui est des évêques, le Pape, tête du collège mais membre du collège comme évêque de Rome, et également les évêques dans la fraternité sacramentelle avec les prêtres et le presbyterium, et également liés à l'ensemble de l'Église, aux fidèles.   

Que signifie pour vous, père Gilles Routhier, le fait qu’un Pape reprenne Lumen Gentium dans ses catéchèses hebdomadaires devant les fidèles? Est-ce que cela permet à la fois de reporter à la connaissance des fidèles des textes qui seraient peu ou pas connus? Ou est-ce que c'est aussi une manière de réactualiser le Concile?

C'est sans doute les deux. Nous sommes devant une nouvelle génération postconciliaire. François a été formé en théologie au moment du Concile. Pour ce qui est de Benoît XVI, ou de Jean-Paul II, ils ont participé au Concile. Ce sont des acteurs. On est passé à une autre génération qui est postconciliaire. Et cette génération avec le Pape Léon, a dû s'approprier l'enseignement du Concile. Et si lui-même a dû faire cette démarche, il permet à toute l'Église, à une nouvelle génération dans l'Église également, qui n'a pas connu le Concile, de s'approprier ces textes majeurs et d'assimiler en quelque sorte cet enseignement dont nous devons vivre.

Si l'on revient à Lumen Gentium, est ce que l'on peut dire que ce document a été universellement appliqué ou en est-on aujourd'hui?

Il a été diversement appliqué ou reçu. Il y a beaucoup de choses dans Lumen Gentium. J'ai parlé surtout des premiers chapitres, mais il y a la destinée eschatologique également de l'Église dans l’avant-dernier chapitre ou le chapitre sur la Vierge, également. Mais je reviens à son titre Lumen Gentium: on renoue avec cette ecclésiologie qu'on dit l'ecclésiologie lunaire. Lumen Gentium Christi, c'est le Christ qui est la lumière du monde et l'Église doit refléter cette lumière comme un miroir, de manière à ce que le monde entier en soit éclairé. C'est son rôle au milieu des nations. Mais si ce miroir n'est plus adéquatement poli ou est sali, et c'est là le fondement de la réforme dans et de l'Église, si ce miroir n'est plus poli, il reflète mal la lumière. Et c'est pour ça que l'Église est appelée sans cesse à un chemin de conversion, ce qui est tout à fait capital en cette période du Carême. L’Église elle-même doit entrer dans ce chemin de conversion pour refléter mieux la lumière du Christ pour le monde entier.

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04 mars 2026, 08:00