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Saint Augustin d'Hippone. Saint Augustin d'Hippone.  

«La figure de saint Augustin est progressivement redécouverte en Algérie»

Entre le 13 et 23 avril prochain, le 267e Pape de l'histoire se rendra en Afrique et s’arrêtera dans la ville algérienne dont saint Augustin fut l'évêque au Ve siècle. À Constantine et Alger, le Pape augustin marquera les esprits par ce voyage inédit. Entretien sur l'héritage d'Augustin comme figure majeure de la théologie chrétienne en Algérie musulmane.

Entretien réalisé par Delphine Allaire - Cité du Vatican 

Le premier Pape augustin de l'histoire de l'Église se rendra sur les traces de l'évêque d'Hippone en avril prochain. Quatrième voyage international de Léon XIV, l'Algérie n'a jamais été visité par un Successeur de Pierre. Le Pape fera étape dans deux villes, Alger et Annaba, anciennement Hippone, ville du diocèse de Constantine-Hippone, dont il a nommé le nouvel évêque, Mgr Michel Guillaud en juillet dernier. Cette nomination a précédé de quelques jours la venue historique au Vatican du président algérien Abdelmajid Tebboune, le 24 juillet. 

Saint Augustin, penseur et théologien de l’Occident chrétien, est né sur la rive sud de la Méditerranée et ne s'est jamais départi de «son africanité romaine». Dès les premiers mots publics ayant suivi son élection, Léon XIV a assumé cette filiation, non sans rencontrer un certain intérêt en Algérie, patrie d'Augustin. Entretien avec le diplomate et philologue suisse Pierre-Yves Fux, ancien ambassadeur de la Confédération helvétique près le Saint-Siège et en Algérie, sur la portée vivante de ce docteur et père de l'Église dans ce pays musulman. 

Entretien avec Pierre-Yves Fux, ancien ambassadeur de Suisse près le Saint-Siège et en Algérie

Quels éléments biographiques et historiques confèrent à saint Augustin la qualité de «fils de la Méditerranée»?

La vie de saint Augustin se déroule en trois temps. D’abord l’Afrique du Nord, il est né dans l'actuelle Algérie, est passé par Carthage. Puis, un moment décisif se produit en sol italien, à Rome et Milan, sa conversion et le baptême. En 388, après six années passées au nord de la Méditerranée, il revient en Afrique, et finira par être évêque d'Hippone, Annaba aujourd'hui, jusqu'en 430. Ce va-et-vient est décisif entre l'Afrique du Nord et la péninsule italienne.

Comment sur les plans théologique et intellectuel saint Augustin incarnerait une synthèse entre l'Orient et l'Occident, un pont entre les rives?

Augustin avait appris le grec, mais il n'aimait pas beaucoup cette langue qu’il trouvait difficile. Dans sa correspondance avec saint Jérôme à qui on doit la Vulgate, et qui était un hébréophone parfait, saint Augustin discute parfois le sens de tel ou tel mot. En contact avec des rabbins, Augustin était en lien avec le monde de la Bible, y compris le monde hébraïque, et passablement le monde gréco-romain, grec, latin. Il était l’un des plus grands savants et lettrés de son temps. À cet égard, il était relié aux civilisations de la Méditerranée, y compris les peuples autochtones non-romains, comme les Amazighs en Algérie et en Afrique du Nord d'aujourd'hui.

Il marque tout ce monde par sa postérité, sa réception et ses lecteurs. Il est l’un des rares docteurs de l'Église, père de l'Eglise latine, que les orthodoxes vénèrent et étudient, de même qu'un auteur d'importance pour le monde de la Réforme. La postérité de son œuvre unit toutes les branches de la chrétienté.

“La postérité de son œuvre unit toutes les branches de la chrétienté.”

 

Est-il porteur d'une universalité typiquement méditerranéenne?

Il est porteur au moins d'une romanité, qui est elle-même une universalité. Il a été appelé en tant que professeur d'université, dirait-on, à venir enseigner à Rome et à Milan. Il ne s'est pas confiné dans son monde avec les succès académiques qu'il avait pu rencontrer à Carthage, dans sa petite patrie d'origine.

Cette universalité se lit également dans sa grande œuvre, La Cité de Dieu, qu'il écrit après le sac de Rome en 410. Ses contemporains pensaient que Rome serait éternelle; lui dépasse cela en montrant que Rome est une immense civilisation, sans pour autant s'arc-bouter sur la Rome de son temps, mais en pensant à l'humanité au-delà des barrières de la cité terrestre.

Que signifie selon vous “l’africanité teintée de romanité” de saint Augustin?

Il est Africain par son histoire familiale, sa mère, sainte Monique, Mona, Monica, est un nom berbère. Par sa famille, il baigne dans la langue et la culture africaine datant d’avant l'arrivée des Romains. D'autre part, quand il écrit à ses contemporains, il dit “Je suis Africain, Afer sum”. Il est fier d'appartenir à cette terre. Quand il est à Milan, où l'huile d'olive coûte cher pour pouvoir lire la nuit et s'éclairer, -contrairement à ce qu'il vit en Afrique-, il est nostalgique de sa terre d'origine. Une série d'éléments manifeste son attachement à l'Afrique romaine, soit celle que l’on appelle aujourd’hui l'Afrique du Nord.

Quelle est la renommée posthume de l'évêque d'Hippone en Algérie au fil des siècles?

Augustin meurt dans la ville d'Hippone, assiégée par les Vandales. Le transfert de sa bibliothèque est arrangé vers Rome et ses reliques parviennent en Italie, où il repose à Pavie. Son héritage a traversé une longue éclipse en Afrique du Nord, où il n’a été redécouvert que tardivement mais avec un certain enthousiasme, également chez les non-chrétiens puisque sa mère Monique le rattachait directement à cette terre. En 2001, à la fin de la décennie noire en Afrique, un grand colloque international a fait redécouvrir l’universalité et l’africanité de saint Augustin. Aujourd'hui, les écoliers algériens rencontrent saint Augustin dans leurs manuels scolaires. La redécouverte de sa figure se poursuit peu à peu.

Comment l'Algérie contemporaine se relationne-t-elle à l'héritage de ce docteur de l'Église?

Saint Augustin est un monothéiste qui a argumenté contre les derniers païens de son temps. En cela, un théologien musulman peut tout à fait trouver ce penseur intéressant et parlant. On parle de lui comme d’un philosophe algérien parfois ici. La dimension mystique de saint Augustin touche certains Algériens. Puis, il y a simplement la fierté nationale d'être la patrie d'un immense auteur. Il y a également les aspects plus régionaux. L'Algérie a fait inscrire à la liste indicative de l'UNESCO les sites augustiniens. Les aspects culturels et patrimoniaux ne limitent pas Augustin à une figure du passé. Il y en aurait d'autres, comme Apulée de Madore, un des premiers romanciers, qui vient aussi de cette terre. Augustin, lui, est porteur d'un message, notamment de paix dans sa cité de Dieu, de certaines normes éthiques qui parlent encore, y compris dans les débats politiques internationaux. Quand je cite à des Algériens telle parole de saint Augustin ou tel lieu où il a vécu, cela déclenche une sympathie et un intérêt immédiat. Il n’incarne pas un passé éteint ou une archéologie morte.

Quelles sont les traces encore perceptibles d'Augustin en Algérie?

Il y a pour le moment surtout quelques sanctuaires. La basilique d'Hippone domine le site d'Hippone, qui détient meme une relique de l’avant-bras droit de saint Augustin. C’est un lieu où se déroule des journées augustiniennes avec des conférences, mais aussi un lieu de culte avec des activités caritatives et la communauté de l'Ordre de saint Augustin qui dessert ce sanctuaire. De l'autre côté de la frontière, en Tunisie, une Via Augustina a été créé, avec des itinéraires qui peuvent être parcourus à pied d'un site à l'autre, où a vécu et où a prêché Augustin. En Algérie, on en est pas encore là, mais on a des sites qui contiennent sa mémoire. Madaure où il a fait ses études secondaires, et puis d'autres lieux plus lointains, aussi émouvant qu’inconnu, Tobna, près du Sahara. C'est là qu'Augustin a fait son plus long voyage pour sermonner un officier romain qui était en train de partir dans l'errance, aussi bien moralement que politiquement. Il ne reste plus que un grand carré avec des tessons de poterie qui indiquent l'emplacement du camp romain. Il y a un potentiel, mais le pays est immense. Je ne pense pas qu'on arrivera à faire un chemin de saint Martin aussi facilement qu’en terre européenne, mais le potentiel est là et cela pourrait se prolonger évidemment vers l'Italie, avec Rome, Ostie, Milan et Pavie.

Quelle est l'ampleur de la présence de l'ordre de saint Augustin en Algérie?

L'Ordre augustinien est présent en Algérie à plusieurs égards. Ce sont les gardiens du sanctuaire d'Hippone, d'Annaba, mais ce sont aussi des religieuses augustiniennes, les missionnaires augustines présentes au cœur d'Alger, dans le quartier de Bab-el-Oued. Elles sont toujours là, et l'une d'entre elles a échappé de peu à l'attentat qui a provoqué le martyre de deux d'entre elles, qui sont maintenant bienheureuses en même temps que les moines de Tibhirine et que Mgr Pierre Claverie, évêque d'Oran.

Cet ordre augustinien a donc même une mémoire récente de sainteté. Et puis il y a le passé antique, qui est la mémoire de saint Augustin. Faire connaître cette figure aux Algériens curieux. Faire parler les pierres, c'est aussi une des missions de cette présence religieuse. En 2013, quand la basilique d'Hippone a été rénovée, un certain Robert Prevost est venu en Algérie à cette occasion  et qui a gardé des souvenirs. Les Algériens qui l'ont connu gardent ces souvenirs.

Quel écho l'élection d'un Pape augustinien a-t-elle rencontré en Algérie?

Il y a tout de suite eu un intérêt et une joie à cause des mots prononcés lors de la première bénédiction Urbi et orbi. Que le Pape Léon XIV ait dit «Je suis un fils de saint Augustin», cela signifie pour beaucoup d'Algériens «je suis spirituellement un fils de cette terre». Tout l'attachement que les Algériens, chrétiens, musulmans ou d'autres religions ou sans religion, peuvent avoir vis-à-vis de saint Augustin fait que cette phrase a immédiatement parlé aux personnes présentes ici. Ensuite le souvenir du voyage de Mgr Robert Prevost en 2013 est ressurgi. Mais c'est avant tout la figure augustinienne qui a frappé les esprits. 

Quels enseignements de la doctrine augustinienne du Ve siècle demeurent pertinents pour notre Méditerranée actuelle, lacérée par les conflits et les divisions?

Le principal enseignement, c'est celui qui porte sur la paix. Tout un livre de la Cité de Dieu est consacré à ce qu'est la paix. Ce qui toujours très évocateur aujourd'hui à tout niveau, c'est que cette paix, justement, existe à différents niveaux la paix du corps, la paix de l'âme, de la famille, de l'homme avec Dieu, des hommes entre eux. Il a défini la paix comme la tranquillité de l'ordre, comme une concorde ordonnée. C'est une paix exigeante, qui est à construire et à entretenir à tous niveaux. Nous n’arrivons jamais à la saisir ici-bas et en même temps, dès qu'on la désire, on en possède déjà quelque chose. Cette cohérence de la paix à différents niveaux, qui pousse l'homme à non seulement à désirer la paix, mais également à désirer la justice, se trouve dans la Cité de Dieu. Paix et justice vont de pair, elles encouragent à désirer la miséricorde et à être l'ami des ennemis de la paix comme disait saint Augustin. Ce n'est pas une doctrine de bibliothécaire, Augustin l’a vécu très douloureusement lui même.

L'Église de son temps était divisée par un schisme violent avec les donatistes. En 411, il y a eu une conférence de paix entre les évêques des deux Eglises séparées et Augustin a beaucoup prêché pour la paix dans ce contexte. C'est une doctrine très élevée qui est en même temps une doctrine de praticiens, vécue et prouvée. C’est un message très parlant pour les sociétés et pour les États.

Quelles seraient les graines d'amitié ou de dialogue entre les religions savamment semées par Augustin en son temps?

En son temps, la pluralité religieuse régnait en Afrique du Nord. Lui même est passée par le manichéisme, les derniers païens existaient toujours et détenaient encore dans certains lieux une position assez forte. Augustin a été missionnaire de paix ou missionnaire de vérité vis-à-vis d’eux. On ne peut pas dire que les méthodes et les pratiques de l'œcuménisme ou du dialogue interreligieux tel qu'on le vit aujourd'hui se retrouve tel quel chez Augustin, c’est une autre société et un autre contexte. Mais une chose est fascinante: dans sa correspondance avec un lettré païen, Maxime de Madore, Maxime lui parle des divinités antiques qui sont tellement plus intéressantes que ces martyrs aux drôles de noms nord-africains. Et Augustin lui répond non, moi je suis Africain, Il n'y a pas d'affaire d'échelle de discrimination culturelle. Et surtout, il dit à son interlocuteur “Je sens que tu parles de ça à la légère. Quand tu voudras discuter très sérieusement ces questions très sérieuses, je suis prêt à argumenter, à discuter avec toi”. Cette réponse est importante et intemporelle. Ces questions interreligieuses ne peuvent se traiter ni de manière mondaine, ni par la violence. Il faut les traiter avec humilité, avec sérieux, avec tremblement peut-être. C'est ce qu'ont fait les moines de Tibhirine et je crois que c'est un enseignement augustinien. Le dialogue entre religions ne relève pas de divergences politiques ou culturelles. Il doit être traité et vécu avec amitié, sérieux et une certaine attention.

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26 février 2026, 11:00