«La mort envahit Alep de tous les côtés», témoigne le frère Sabé
Alexandra Sirgant – Cité du Vatican
Les combats entre les autorités syriennes et les forces kurdes sont sans interruption depuis mardi 6 janvier. Après la réouverture jeudi matin de deux couloirs humanitaires pour évacuer les civils qui le souhaitent des quartiers kurdes d'Achrafieh et Cheikh Maqsoud, au nord d’Alep, l’armée a annoncé viser les positions des Forces démocratiques syriennes (FDS, à majorité kurde), a rapporté l’agence de presse syrienne Sana ce 8 janvier. Le dernier bilan fait état d’au moins 21 morts et de milliers de déplacés.
À six kilomètres du cœur des combats, les Maristes Bleus, réfugiés dans leur structure, entendent jour et nuit les bruits des obus, dont les sifflements sont perceptibles à l’autre bout du téléphone. Le frère Georges Sabé décrit une ville paralysée par la violence, «envahie par la mort de tous les côtés». Installé à Alep depuis 2012, le religieux mariste confie avoir eu peur pour la première fois en quatorze ans. «Nous avons vécu des moments de guerre, des moments de sanctions économiques, des moments de tremblement de terre...mais ce qu’il se passe depuis trois jours est indescriptible», assure-t-il. «Il y a des familles entières qui sont cachées dans la cave de leur immeuble, des personnes déplacées qui sont dans la rue sans protection, sans savoir où aller. Pourquoi Alep et ses habitants doivent souffrir autant?» s’interroge le frère Sabé d’une voix tremblante, submergée par l’émotion.
Aide matérielle, soutien spirituel
Les Maristes vivent depuis trois jours enfermés, et hébergent des familles de déplacés. Le vicaire apostolique d’Alep, Mgr Hanna Jallouf, également joint par téléphone, explique que trois autres lieux d’accueil ont été mis sur pied par les communautés chrétiennes, deux dans l'évêché latin (l'un au collège franciscain Terra Santa College, l'autre dans l'église de l'Annonciation) et un autre dans l’évêché syro-orthodoxe d’Alep. Quatre mosquées ont ouvert leurs portes aux civils égarés, tandis que les commerces, les écoles, les universités et les bureaux officiels sont fermés jusqu’à nouvel ordre.
Malgré les bombardements, les frères maristes essayent «dans la mesure du possible» d’apporter du secours aux blessés et aux nécessiteux. Une charité adressée à tous, sans exception. Au-delà des biens de première nécessité, le frère Sabé offre un soutien spirituel quotidien aux chrétiens d’Alep. Il raconte avoir par exemple proposé à une centaine de jeunes chrétiens, incapables de trouver le sommeil dans la nuit de mercredi à jeudi, de prier le chapelet ensemble via leur boucle Whatsapp commune. «Je leur ai dit: Écoutez, on va prier notre chapelet, chacun de vous va écrire un "Je vous salue Marie" pour que nous partagions ce moment ensemble…C’était un moyen de les rassurer en leur disant, "Écoutez, la Vierge est avec nous, Marie nous accompagne, elle est notre bonne mère"...».
Ne pas être oubliée par la communauté internationale
Les deux camps s’accusent mutuellement d’avoir lancé cette nouvelle série d’affrontements, symptomatique de la difficile mise en œuvre de l’accord signé en mars 2025 qui prévoyait l’intégration des Forces démocratiques syriennes au sein de l’État syrien. Mais la violence n’épargne personne selon le frère Sabé. «Je suis dans une même situation avec tous les Aleppins, chrétiens ou musulmans, Kurdes ou non Kurdes». Tous nécessitent une «solution définitive», pour mettre fin à des années de «peur» d’«isolement» et d’«incertitude». «Nous avons besoin que les décideurs de guerre puissent changer de cœur et de mentalité et pensent à la construction de la personne humaine et non pas à sa destruction», martèle-t-il. «Nous ne mendions pas notre dignité. Nous avons le droit à la dignité humaine».
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