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Image d’illustration. Image d’illustration.  Les dossiers de Radio Vatican

Les évêques français réaffirment leur opposition au droit à mourir

Une proposition de loi est à l’étude par les sénateurs à partir de ce 20 janvier. Elle prévoit la création d’un cadre légal pour octroyer aux malades en fin de vie une substance létale. L’épiscopat français dénonce un projet qui va à l’encontre des valeurs fondamentales de la dignité et de la fraternité.

Jean-Charles Putzolu – Cité du Vatican

Les parlementaires français rouvrent le débat sur la fin de vie ce mardi 20 janvier. C’est d’abord au Sénat que les discussions débutent, avant un vote le 28 janvier et un renvoi à l’assemblée nationale, autour de deux propositions de loi: une sur les soins palliatifs et l’autre en faveur de la légalisation d’une aide à mourir. Réunis en Conseil permanent, les évêques de France ont publié une tribune pour s’élever contre la légalisation du droit de tuer qui franchirait selon eux une ligne rouge.

Les évêques estiment suffisante la loi dite “Claeys-Leonetti” adoptée en 2016 et qui favorise l’accès aux soins palliatifs, encore insuffisamment développés en France par manque de structures. Une nouvelle loi pour créer un droit à mourir serait une violation de la sacralité de la vie humaine. Entretien avec Mgr Pierre Antoine Bozo, membre du groupe Église et Bioéthique de la conférence épiscopale de France.


Mgr Pierre Antoine Bozo, dans cette tribune publiée au moment où le Sénat s’apprête à examiner deux projets de loi dont l’un visant à donner un cadre légal au droit à mourir, quel appel adressez-vous aux parlementaires français?

Alors c'est un appel à leur conscience pour qu’ils mesurent ce à quoi engagerait notre pays de voter la loi telle qu'elle est en l'état, même si elle a été amendée par le Sénat. Donc, c'est vraiment un appel à la conscience des parlementaires, des sénateurs en l'occurrence, pour leur demander de bien mesurer l'impact anthropologique, social, éthique lié au vote d'une telle loi. Les questions de respect de la dignité, de la vraie compréhension de la fraternité et de la liberté qui sont des mots invoqués dans la proposition de loi telle qu'elle est actuellement, nous semblent un peu vidées de leur sens, dévoyées.

Une nouvelle législation est-elle nécessaire, 10 ans après l’adoption de la loi Claeys-Léonetti sur le développement des soins palliatifs et le non acharnement thérapeutique?

Cette loi est pour nous le maximum de ce que nous pouvons accepter et elle permet un très bel équilibre. Elle a été votée à la quasi-unanimité par le Parlement en 2016, ce qui n'est pas rien, et même extrêmement rare. Pourquoi abîmer cet équilibre? La loi Léonetti permet deux choses qui nous semblent extrêmement importantes: le refus de l'acharnement thérapeutique et la prise en compte de la souffrance, de la douleur dans la fin de vie, à travers la mise en œuvre des soins palliatifs. Et il y a aujourd'hui de tels progrès dans la médecine antalgique, dans la médecine palliative qu’on est capable de venir à bout de ce qu'on appelle les souffrances réfractaires. Donc, la loi Leonetti, quand elle est bien mise en œuvre, quand les services de soins palliatifs sont bien mis en œuvre, permet de résoudre quasiment toutes les situations intenables de fin de vie.

Que dire de la création d'un cadre législatif sur le droit à mourir et sur la valeur que la société française accorde comme valeur à la vie humaine?

C'est une vision anthropologique dans laquelle nous refusons d'entrer. Cette valeur de la vie humaine serait à l'aune de ce que chacun en pense. Chacun déciderait si sa vie ou celle des autres a de la valeur et vaut d'être vécue. À partir du moment où on rentre dans cette forme de subjectivité, dans le rapport à la vie, on prend une pente extrêmement glissante, soit pour soi, parce qu'on dit qu'on dispose comme on veut de sa vie et que donc on peut y mettre terme, soit pour les autres parce qu'on considère que leur vie ne mérite plus d'être vécue. Et dire cela d'une personne en fin de vie ou d'une personne malade ou handicapée, c'est au fond ouvrir le champ des possibles pour qu’en fin de compte on fasse de la dignité de la vie une notion complètement subjective.

Adopter un cadre sur le droit à mourir, c'est pour la France un changement de cap?

Oui, c’est dangereux parce que c'est pour l'instant quelque chose face à quoi nous avons résisté, dans un bel équilibre de la loi Leonetti. Donc, c'est autoriser l'acte létal. Pour l'instant, donner la mort n'est possible légalement que dans le cas de la légitime défense et de de l'emploi public de la force dans le cas de la police, de la gendarmerie, dans les cas extrêmement encadrés, extrêmement stricts et pour prévenir des atteintes à la vie. Là, on permettrait légalement de tuer ce qui est absolument inédit dans le droit français, dans la culture française et occidentale.

Les soins palliatifs, les évêques le disent clairement, sont la seule bonne réponse pour accompagner les malades jusqu'au bout. L'Église, qui a une grande expérience en matière d’accompagnement, se dit également disposée à renforcer son dispositif et ses structures…

Ça me semble important que nous nous engagions, c'est à dire que nous ne contentions pas de dire non à cette proposition de loi. Nous disons que nous voulons nous engager auprès de ceux qui viennent en aide aux personnes en fin de vie et qui font souvent un travail absolument admirable. Mais vous voyez, dans mon diocèse (de Limoges, ndlr), j'encourage beaucoup les catholiques que je rencontre à s'engager dans le service évangélique des malades, dans les aumôneries d'hôpitaux, dans la visite aux personnes âgées, dans l'accompagnement en fin de vie pour que nous ayons une réponse positive à donner. Et ce dont on s'aperçoit, c'est que dans les services de soins palliatifs, des gens qui arrivent avec un désir de mourir, au bout de quelques jours, tous les soignants le disent à une écrasante majorité, les gens ne demandent plus la mort une fois qu'ils sont pris en charge. Au fond, ce que les gens demandent, c'est de se sentir soutenus, accompagnés et de ne pas être laissés seuls.

On ne peut pas forcer un médecin, un soignant à donner la mort. Il n'a pas été formé pour ça. L'objection de conscience doit-elle être encadrée par la loi?

Si cette loi devait être votée, bien sûr, ça inclurait des clauses d'objection de conscience. Pour l'instant, il y a un petit progrès de la proposition du Sénat par rapport à celle de l'Assemblée nationale, car l’objection de conscience a été élargie à tous ceux qui participeraient à l’acte. Ça inclurait les pharmaciens qui vendent le produit létal, qui fournissent l'arme pour tuer, en quelque sorte. Ce point reste extrêmement sensible pour nous à cause de la tradition de l'Église en la matière. Il y a énormément de maisons, d'hôpitaux catholiques ou de maisons de retraite, des EHPAD, tenus par des congrégations religieuses et qui ne voudraient surtout pas qu’on puisse donner la mort dans leur institution. Pour l'instant, l'objection de conscience institutionnelle n'est pas possible dans l'état actuel de la proposition de loi. On a parlé donc de la liberté de choix pour les soignants, pour tous ceux qui sont en lien avec l'Église et avec l'accompagnement de la vie jusqu'au bout.

Votre tribune évoque la devise de la France : liberté, égalité, fraternité. Vous la considérez quelque peu écornée?

Oui, je crois qu'il y a une distorsion des mots qui me semble extrêmement grave. Quelle liberté a une personne qui sent qu'elle est un poids pour tout le monde, qu'il faut que ses enfants se déplacent de l'autre bout de la France, qu’elle coûte cher à la société? À partir du moment où on lui pose une question qu'on ne lui posait pas jusqu'à maintenant, on lui demande pas «est ce que vous voulez encore vivre?», on lui dit «on va vous accompagner». À partir du moment où la loi sera votée, elle sera obligée de se prononcer pour dire «oui, je désire vivre encore» ou «non, finalement vous avez raison, je vais peut-être m'en aller». Quant à la notion de fraternité, comment peut-on appeler fraternité le fait de proposer aux gens, quand ils sont en fin de vie, qu’ils coûtent cher à la société, de les supprimer, alors qu'on peut prendre soin d'eux avec beaucoup d'attention et d'efficacité.

On pourrait dire encore une fois en écoutant ces propos, que les catholiques, l'Église, restent sur leurs positions ancrées sur cette défense de la vie; mais sur cette position-là, il n'y a évidemment pas que l'Église catholique. Notre argumentation n’est pas exclusivement confessionnelle, elle s'adresse à tous, à la conscience de chacun. Et de fait, nous sommes là rejoints dans ce combat par la grande majorité des soignants, ceux qui sont au jour le jour, en particulier dans les services de soins palliatifs, auprès des personnes en fin de vie, et qui sont farouchement opposés à cette évolution législative.

Je terminerai par vous poser la question que vous même posez dans le texte: «Une vie humaine, aussi affaiblie soit elle, peut être décemment être considérée comme inutile au point de s'en débarrasser?»

Je crois que non, que la dignité est inaliénable et qu'on ne peut pas avoir de déchéance de dignité humaine. Je crois que la beauté du regard que nous pouvons porter sur les plus vulnérables, les plus pauvres, c'est de les considérer encore comme des frères et sœurs, donc dignes de vivre, et non pas comme des bons à rien.

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20 janvier 2026, 08:59