Le cardinal archevêque de Chicago, Blase Joseph Cupich. Le cardinal archevêque de Chicago, Blase Joseph Cupich.   (2025 Getty Images) Tribune

La synodalité, «danse» de l’Église contre la «tyrannie du présent»

Dans une interview accordée aux médias du Vatican, le cardinal archevêque de Chicago évoque la nature du «kolo», danse folklorique croate qu’il pratiquait dans sa jeunesse, comme guide pour le cheminement de la communauté ecclésiale. Elle est appelée à passer «de l’exécution individuelle à l’harmonie collective», à l’écoute de la «mélodie divine» qui anticipe le mouvement et l’action, toujours consciente de l'espace et du temps qui l’entourent.

Edoardo Giribaldi – Cité du Vatican

Un souffle, l’air agité par les premières notes de la mélodie, puis le premier mouvement. Un déplacement entrelacé au rythme, attentif aux dimensions de la scène sur laquelle il est exécuté. Si l’Église était aujourd’hui une troupe de danse, elle devrait se demander: «En quoi notre danse rend-elle hommage au chorégraphe d’origine, et comment transmet-elle fidèlement la chorégraphie à la génération suivante?». Synodalité et danse, une posture et une action apparemment incompatibles, unies par l’exercice commun de l’harmonie collective qui émerge de l’exécution personnelle, comme l’a souligné le cardinal archevêque de Chicago, Blase Joseph Cupich, dans une réflexion proposée aux médias du Vatican.

«Kolo», en cercle

Le texte s’articule autour d’une anecdote personnelle, dans laquelle le cardinal se souvient que sa découverte de la danse ne s’est pas faite à travers la culture américaine de son époque, celle des années 50 et des prémices du rock’n’roll sous la forme de la danse informelle du «sock hop». Il a plutôt appris à danser sur des musiques folkloriques croates avec ses camarades de la paroisse, le mercredi soir. Plus précisément, il se déplaçait au rythme du kolo, qui signifie «cercle» en raison de la nature des mouvements: les danseurs, en effet, se donnaient la main ou se tenaient par la taille, souvent avec des pas syncopés, formant une ligne courbe ou une chaîne. Un moyen de socialisation, un «lieu de rencontre» où hommes et femmes faisaient connaissance. On peut en dire autant du chemin de synodalité entrepris par l’Église. Un terme qui signifie essentiellement «marcher ensemble», invitant toute la communauté à assumer la responsabilité d’avancer à l’unisson, à l’écoute du Saint-Esprit et les uns des autres.

De l'écoute à l'action

En danse, observe le cardinal Cupich, «le mouvement ne naît jamais du néant; il naît de la musique». Le silence s'installe, chacun intériorise le rythme et l'ambiance du morceau pour se mettre sur la même longueur d'onde. C’est ainsi que fonctionne également la synodalité: non pas en parlant ou en promulguant des politiques, mais en écoutant profondément, surtout ceux qui sont en marge. Chaque chorégraphie, par ailleurs, requiert des rôles distincts, mais le mouvement est à l’unisson. En danse, diriger ne signifie pas «dominer», mais «créer un espace sûr où les autres peuvent s’épanouir». Ainsi, la hiérarchie ecclésiale fusionne ses charismes sans les aplatir, mais en les entrelaçant. Tout comme en danse, sa beauté «dépend du fait que le mouvement de chaque danseur est nécessaire pour que l’ensemble de la représentation fonctionne».

Ne pas se marcher sur les pieds, faire attention aux espaces et aux temps

Chaque danse se caractérise également par une bonne dose de créativité et d’adaptabilité. Les artistes doivent surmonter l’attraction de la gravité en levant les pieds, s’adapter au poids et à l’élan de leur partenaire et s’ajuster «lorsqu’il y a un faux pas». On monte sur scène, poursuit le cardinal, mais on ne sait pas quel en sera le résultat. Il n’y a pas de prédétermination, tout comme dans le dialogue de l’Église, qui peut rencontrer des tensions et des désaccords. Ceux-ci, cependant, ne doivent pas conduire à «quitter la scène», mais à utiliser ces frictions pour «se retourner, s’adapter et trouver une nouvelle façon d’avancer ensemble», sans se marcher sur les pieds. Pour éviter les faux pas, il faut en outre être conscient de l’espace de la scène. Il doit y en avoir pour tout le monde, afin d’éviter que quelqu’un ne tombe dans les coulisses, ne heurte l’orchestre et ne finisse «dans l’obscurité, là où le mouvement perd sa forme et son sens». Parallèlement, l’Église est appelée à «agrandir la tente», en exigeant que ceux qui ont l’habitude d’être au centre fassent un pas en arrière, afin que tous puissent rester au même rythme.

Danser sur les traces du passé

Faire de la place, c’est aussi en reconnaître les contours: «les piliers structurels et une limite architecturale spécifique ont été conçus par d’autres», mis au point et affinés par les artistes qui nous ont précédés. Une prise de conscience qui ne limite pas la créativité, mais constitue une condition qui traverse également la synodalité: «Elle fait avancer le dialogue non seulement avec les contemporains, mais aussi avec les vivants, les morts et ceux qui doivent encore naître». C’est une approche que Cupich qualifie de «diachronique», qui n’est pas soumise à la «tyrannie du présent». Ainsi, la communauté ecclésiale doit veiller à ce que les voix des saints, des Pères et des Mères de l’Église aient leur mot à dire dans le discernement actuel, empêchant la communauté locale de sombrer dans une «mode culturelle éphémère qui brise l’unité historique». «Lorsqu’une communauté synodale contemporaine respecte les limites de la piste, préparée et utilisée par d’autres», écrit le cardinal, «elle cesse de gaspiller son énergie à tenter d’abattre les murs du théâtre. Elle découvre au contraire une immense liberté à l’intérieur de ces limites, en trouvant des moyens nouveaux, créatifs et pastoraux d’exprimer des vérités intemporelles à un monde moderne».

Une démarche qui n’est pas improvisée

On constate donc une tension nécessaire entre la dimension «synchronique» et celle, justement, «diachronique», afin de ne pas céder à la tentation de considérer la synodalité comme un «exercice visant à réécrire les règles à partir de zéro», à l’instar d’une troupe de danseurs qui voudrait «élargir la piste à sa guise ou l’abandonner complètement». On évolue «sur la piste», dans les limites fixées «par l’Écriture, les dogmes et les conciles historiques», qui ne sont pas des «cages restrictives », mais des «paramètres stables qui donnent à nos mouvements actuels un contexte, une sécurité et une légitimité». En résumé, selon le cardinal, l’Église doit être attentive «aux  danseurs d’aujourd’hui». Ainsi, en avançant, le chemin synodal cesse d’être «une improvisation convulsive et isolée» et s’inscrit dans une «performance épique et ininterrompue», où «les pas du passé guident les mouvements d’aujourd’hui».

Adopter «la danse de la synodalité»

L'archevêque de Chicago perçoit la valeur de ce parallèle dans le rejet de «la bureaucratie aride, des comités et des formalités administratives», qui peuvent caractériser la synodalité. Il s’agit de redéfinir le «cheminement commun», en ayant conscience que l’apprentissage est toujours en cours et qu’il se construit dans «l’écoute constante de la mélodie divine, qui honore les pas uniques de chaque participant et se traduit par un témoignage au monde merveilleusement coordonné». L’objectif n’est pas de terminer la célébration le plus vite possible, mais de rendre gloire et, en fin de compte, de comprendre plus pleinement le mystère de la Trinité que l’Église est appelée à annoncer. Ce n’est pas un hasard si les premiers Pères de l’Église, pour décrire le mystère de la Trinité, parlaient de périchorèse, littéralement «une danse autour». Par cette image, ils entendaient dire que les trois Personnes divines de la Trinité doivent être l’une dans l’autre. «Ainsi, plus l’Église s’engage dans la danse de la synodalité, plus elle reflète efficacement le mystère trinitaire».

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07 juillet 2026, 18:34