La première encyclique de Léon XIV dans les mains d'un participant à la présentation de "Magnifica humanitas" en Salle du Synode, ce lundi 25 mai 2026. La première encyclique de Léon XIV dans les mains d'un participant à la présentation de "Magnifica humanitas" en Salle du Synode, ce lundi 25 mai 2026.  (ANSA)

Mgr Polvani: Magnifica humanitas, une feuille de route pour les années à venir

Dans Magnifica humanitas, encyclique sociale du Pape présentée ce lundi 25 mai, Léon XIV juge possible que l’intelligence artificielle, si elle est désarmée, soit «une chance pour l'humanité de rester humaine», affirme Mgr Carlo Maria Polvani. Le secrétaire du dicastère pour la Culture et l’Éducation plaide lui aussi pour une éducation à la vérité. Entretien.

Jean Charles Putzolu – Cité du Vatican

Texte fondamental du Magistère de Léon XIV, Magnifica humanitas a été présenté ce lundi matin, en présence du Pape en salle du Synode. La première encyclique du Souverain pontife américain, signée le 15 mai dernier, porte sur les défis que pose l’intelligence artificielle à l’humanité toute entière. Elle offre le regard de l’Église à l’aube d’une nouvelle révolution industrielle, 135 ans après l’encyclique Rerum Novarum de Léon XIII. Les questions éthiques, sociales et économiques que soulève le développement de l’IA, tout autant que l’impact sur la dignité humaine sont au cœur de ce texte. Entretien avec Mgr Carlo Maria Polvani, secrétaire du dicastère pour la Culture et l’Éducation.

La première encyclique de Léon XIV revient tout d'abord sur la révolution industrielle qu'a connue son prédécesseur Léon XIII, sur Rerum novarum. La doctrine sociale de l'Église est un point de référence constant du nouveau document, comme un socle solide aussi sur lequel s'appuyer, et en même temps une matière qui s'est démontrée, au fil de l'histoire, extraordinairement capable de s'adapter aux changements d'époque. Est-ce une lecture correcte de l'entrée en matière de Magnifica humanitas?

Oui, et nous en avons la preuve dans les deux premiers chapitres où le Pape prend tout son temps pour expliquer ce qu'est la doctrine sociale de l'Église. Il exprime non seulement le fondement théologique, mais aussi ses grands principes et ses grands axes que l’on peut considérer, effectivement, comme des rocs solides: le bien commun, la destination universelle des biens, la subsidiarité, la solidarité, le principe de justice sociale. Donc, le socle robuste est là et, et l’encyclique apporte une mise à jour, une évolution. L'Église a des principes qu'elle a développés dans de grandes crises, comme la crise de la première révolution industrielle et aujourd’hui, elle entrevoit une autre crise à l'horizon. Elle reprend donc toute sa tradition pour innover. Innover en restant vissée sur son socle.

Léon XIV affirme que l'intelligence artificielle est l'affaire de tous. Or, aujourd'hui, son développement est entre les mains de quelques personnes seulement. Comment changer de paradigme?

C'est une question extrêmement importante. Je crois que le Pape l’aborde très clairement. Rappelons que tous les développements technologiques, surtout depuis la première révolution industrielle, ont toujours été entre les mains de peu de gens. C'est normal. Une révolution industrielle, une révolution technologique est par nature initiée par quelques-uns. Le problème, et on l'a vu avec la révolution industrielle, c’est de la faire passer des mains de ces quelques élus au service de tous, pour le bien de tous. Dans le cas de l’intelligence artificielle, nous avons un problème supplémentaire. Ses effets vont atteindre tout le monde d'une façon ou d'une autre. Par conséquent, le fait qu'elle soit seulement sous le contrôle de quelques-uns comporte un risque réel, bien plus important que les risques liés à la première révolution industrielle. À l’époque les risques étaient principalement d’ordre économique. Aujourd'hui, les questions posées sont aussi d'ordre anthropologique.

Dans cette perspective, il est fondamental de former les consciences. Léon XIV souligne la nécessité d'une alphabétisation numérique. Cela concerne le secteur éducatif appelé à former les générations futures…

Le Saint-Père l’évoque au quatrième chapitre lorsqu’il insiste sur la nécessité de «prendre soin» des relations. Il fait trois grandes distinctions: le travail, la liberté et la vérité. La question de l'éducation touche surtout à la vérité et à la liberté, mais prioritairement la vérité. Il s'agit de développer chez les jeunes générations, qui sont déjà plongés dans l'IA sans s'en rendre compte, parce qu'elles n'ont pas connu le monde d'avant, un esprit critique, pas dans un sens négatif, mais dans un sens positif, dans l’utilisation de ce nouvel instrument. L’éducation est un des milieux les plus importants pour former cette capacité chez les jeunes générations qui vont être affectées. Elles ont besoin d'un esprit qui discerne les effets positifs et négatifs de l'intelligence artificielle.

Dans son discours en conclusion de la présentation de son encyclique, Léon XIV souhaite que l’Église participe activement au débat pour offrir sa contribution. Quelle serait la nature de l'apport de l'Église?

Le troisième chapitre de Magnifica humanitas donne un des éléments de réponse. L'Église ne commence pas du tout par parler mal de l'intelligence artificielle. Au contraire, elle parle de toutes les possibilités que celle-ci peut apporter en matière de bien. D'un autre côté, cependant, elle voit aussi tous les risques. C’est là que l'Église catholique est très importante. Elle peut, à tous les niveaux, des plus grands forums internationaux, jusqu'à la plus petite paroisse, partout où elle participe à la vie sociale, donner des points de référence pour que cet instrument, positif en soi, et capable d’être très positif pour l'humanité, ne comporte pas de risque. Le mot clé ici c’est le désarmement culturel que propose l’Église. On se souvient tous que le Pape a parlé d'une paix désarmée et désarmante dès le tout début de son pontificat, lorsqu’il s'est présenté au monde. Dans Magnifica humanitas, il reprend ce principe. Si l'intelligence artificielle est un pouvoir et si ce pouvoir doit servir le bien de l'humanité, alors il doit être désarmé dans le sens où il ne doit pas être utilisé à des fins dangereuses.

Un autre élément revient plusieurs fois, un peu comme un fil rouge: «voulons nous construire une tour de Babel ou bien la Nouvelle Jérusalem?» Comment interpréter le développement de l'intelligence artificielle précisément à la lumière de cette citation biblique?

Je crois que la symbolique est très pertinente car le problème ici est le suivant: l'Intelligence artificielle n'est pas comme d'autres développements qui vont et viennent, comme une mode. C'est un changement de civilisation, de culture. Alors, quelles sont les civilisations dont nous avons un souvenir à travers les Écritures ou en général qui nous sont proposées? La tour de Babel, c'est un endroit où le plus fort gagne, où le plus puissant s'impose. C'est comme ça que le Pape la voit. Le plus rapide, le plus fort, le plus performant va réussir à s'imposer et l'intelligence artificielle va le lui permettre. On voit déjà aujourd'hui qu’il y a deux ou trois pays nettement en avance par rapport à tous les autres. L'autre modèle est un modèle totalement différent. Il ne parle pas de la capacité de certains de s'imposer sur les autres. Il parle de la préoccupation de tous et surtout de ceux qui sont plus forts de de prendre soin des plus faibles. C’est l'alternative à la course à l'or, où le premier qui arrive rafle tout. Cela veut dire que ceux qui ont une avance technologique, et qui sont ceux effectivement qui vont le plus s'enrichir, ont le devoir de penser à ceux qui risquent d’être laissés derrière et qui ne peuvent pas être exclus.

Peut-on croire à une forme de philanthropie numérique?

Oui, et le mot philanthropie est très utilisé dans l'industrie. Le fait est que le Pape souhaite aller au-delà. Il ne dit pas que faire un peu de bien peut éviter d’être accusé de faire le mal. Puisque nous sommes à l’aube d’un passage culturel énorme, il met en évidence les deux choix qu’à l'humanité. Elle peut évoluer dans un système qui n'a que quelques formes de philanthropie très limitée. Mais cette hypothèse favoriserait la victoire du plus fort. Elle peut aussi choisir un chemin différent et considérer que l’intelligence artificielle est une chance pour l'humanité de rester humaine, si elle est totalement utilisée pour répandre le bien. C'est ce que le Pape propose. Il laisse aussi entendre que c'est maintenant ou jamais. Parce que si aujourd’hui, on n'a pas la capacité de faire ce saut, l'humanité est en danger.

Magnifica humanitas n'apparaît-elle pas à la fois comme l'aboutissement d'une réflexion qui a démarré il y a déjà plusieurs années au sein des différentes institutions du Saint-Siège et à travers les trois derniers pontificats et parallèlement, comme la feuille de route du pontificat de Léon XIV?

Je crois que Léon XIV est le premier Pape qui commence son pontificat avec une encyclique sociale. Je ne pense pas qu’il y ait de précédent. Pour savoir si c’est un aboutissement ou un point de départ, il faut comprendre le regard de l'Église catholique sur le monde. Elle souhaite interagir avec le monde. Aujourd’hui, les défis de l’IA deviennent de plus en plus évidents. Dès Benoît XVI et ensuite avec le Pape François, qui en a parlé au G7 en juin 2024 en Italie, l'Église catholique a été une des premières forces sociales à se rendre compte de l’importance du phénomène. Au fur et à mesure que les trois derniers pontificats se développaient, elle a répondu de plus en plus clairement. Elle a d’abord observé ce qui était en train de se passer, et aujourd’hui elle passe à l’action. Je crois que cette nouvelle encyclique représente un élément plus mûr, et on pourrait me dire une feuille de route pour les années à venir.

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25 mai 2026, 19:36