Au Parlement espagnol, le Pape exhorte au dialogue et au respect de la dignité humaine

Le Pape s’est adressé aux parlementaires réunis au Congrès des députés, lieu éminent de la vie institutionnelle, juridique et démocratique du pays. Dans un dense discours de dix pages, le pasteur de l’Église catholique a rappelé la centralité de la paix et du respect de la dignité humaine dans les prises de décisions politiques et juridiques. Une exhortation adressée à la classe politique espagnole mais aussi à l’ensemble des démocraties européennes.

Alexandra Sirgant – Envoyée spéciale à Madrid

Une tribune rare pour un Pape, inédite en Espagne. Pour la première fois de son histoire, la chambre basse des Cortes Generales, le parlement bicaméral espagnol, a accueilli dans son hémicycle un Successeur de Pierre. Une prise de parole sans précédent également pour Léon XIV qui n’avait jusqu’alors jamais prononcé de discours dans une enceinte politique.  

Soulignant le caractère historique de cette visite, la présidente de la Chambre des députés, Francina Armengol, a rappelé dans son discours d’introduction le contexte mondial actuel, fragilisé par les incertitudes et la polarisation qui menace d’affaiblir les démocraties. «Vos paroles, les premières prononcées par un Souverain pontife dans cette Chambre, resteront dans les mémoires comme un symbole fort: face à l'adversité, notre force réside dans l'union et la concertation», a martelé la député socialiste depuis le perchoir d’un hémicycle fragmenté, traversé par des divisions politiques profondes et d’importants clivages territoriaux. Une fragmentation politique qui n’a pourtant pas empêché l’ensemble des forces du pays d'ovationner à l’unisson le Pape, pendant plus de sept minutes, après son long discours.

 

La défense de la vie humaine, un objectif de civilisation

Aux députés et aux sénateurs, Léon XIV a rappelé la «grave responsabilité» qui revient à tous ceux chargé «d’organiser juridiquement la vie en société». «Tout tâche législative finit par se confronter à une question décisive: quelle conception de la personne humaine inspire les lois et quel type de société ces lois construisent-elles?» s’est interrogé le Souverain pontife.

Par le passé, l’Espagne a contribué à forger une conscience juridique et morale où «tout être humain doit être reconnu comme sujet de droits et de devoirs», a rappelé le Saint-Père, sans oublier de reconnaître que «la société et l’Église elle-même n’ont pas toujours été à la hauteur des intuitions qui trouvaient un écho dans leur propre tradition chrétienne». Aujourd’hui l’Église, qui «chemine avec l’humanité» et répond aux interrogations de chaque époque, s’efforce à rappeler l’importance de la reconnaissance «de la dignité inviolable de la personne humaine». Une dignité mise à l’épreuve par «la culture du rejet» et par les évolutions technologiques qui bouleversent le XXIe siècle.

Mais la défense de la vie humaine ne peut être «une question partisane ni un intérêt confessionnel»: elle doit être «un objectif de civilisation». Car, a demandé le Saint-Père aux élus espagnols, «si la vie cesse d’être reconnue comme une valeur fondamentale, quel avenir nos sociétés peuvent-elles avoir?» «Toute vie humaine doit être reconnue et protégée depuis sa conception jusqu’à son déclin naturel, dans toutes les circonstances de son existence». Pour ce faire, le Pape exhorte les représentants du peuple à œuvrer ensemble pour le bien commun.

“Lorsque le bien commun cesse d’être un horizon partagé, l’action publique risque de se fragmenter en intérêts partiels, incapables de préserver ce qui appartient à tous.”

Aux défis migratoires, une réponse solidaire et internationale

Le Pape a poursuivi son discours en déplorant «le drame tragique de la migration», exemple même de la violation de la dignité humaine qui interpelle aujourd’hui «la conscience des nations et les fondements éthiques de l’ordre international». Selon Léon XIV, une double exigence de justice sociale, mise en évidence dans l’encyclique Magnifica humanitas, découle de l’enjeu migratoire: «offrir des voies sûres et légales, un accueil respectueux et de réelles possibilités d’intégrationet promouvoir, en même temps, le droit de rester sur sa propre terre, en œuvrant pour que personne ne soit contraint de quitter son foyer par manque de paix, de sécurité ou de conditions de vie dignes, en raison des inégalités économiques et des effets de la crise climatique». Un défi d’une ampleur inédite qui appelle, non pas à une réponse nationale, mais à une «réponse coordonnée, solidaire et efficace (…) capable de garantir la protection, l’accueil et de réelles opportunités d’intégration à ceux qui émigrent».

“Lorsque la réponse institutionnelle est proche, juste et coordonnée, les frontières cessent d’être des lieux d’abandon et peuvent devenir des espaces de protection responsable de la dignité humaine.”

En Europe, redécouvrir la valeur du dialogue

Le respect de la dignité humaine ne peut être décorrélé de la recherche de la paix. «Le monde traverse une profonde crise spirituelle et culturelle, qui se manifeste par de multiples formes de violence, de polarisation et de méfiance réciproque», a déploré le Pape. Dans un tel contexte, «la paix apparaît comme une aspiration politique» et, plus encore, comme une «une véritable exigence morale». Pourtant, sur le plan international, «la paix exige du courage diplomatique, un sens des responsabilités éthiques et une vision d’avenir fondée sur le respect de l’identité de chaque peuple et sur l’obligation pour les États de régler leurs différends par les voies pacifiques qu’offre le droit international».

Le Pape, s’inquiétant du mouvement de réarmement que connait le continent européen, en appelle à redécouvrir «la valeur indispensable du dialogue», vecteur de confiance et d’espérance. «La pluralité politique ne devrait pas dégénérer en une disqualification permanente de l’adversaire», a souligné Léon XIV, mais peut au contraire devenir un «chemin vers la paix»«lorsque les différences sont atténuées par l’écoute».

En ce sens, le langage revêt une importance fondamentale, soulignée la veille par le Pape lors de sa rencontre avec les représentants du monde de la culture réunis au Movistar Arena: «toute expression (…) peut blesser ou guérir, détruire des attentes ou ouvrir des horizons». Ainsi, a mis en garde Léon XIV, «ceux qui exercent une responsabilité publique ont donc une obligation particulière de veiller sur la parole afin de “désarmer le langage”».

Les parlementaires espagnols debout pour saluer le discours de Léon XIV
Les parlementaires espagnols debout pour saluer le discours de Léon XIV   (@Vatican Media)

Le foi ne peut être reléguée au silence

Le Pape appelle les élus d’une société espagnole souvent qualifiée de sécularisée à ne pas perdre de vue le «devoir de préserver l’espace où mûrissent ses convictions, sa conscience et sa relation avec Dieu». Toute société véritablement démocratique se doit de garantir «la liberté de pensée, de conscience et de religion, droit fondamental qui protège la sphère la plus intime des personnes». «La foi ne prétend pas s’imposer par des privilèges ou des contraintes, assure le Pape. «Cependant, elle ne peut pas non plus être reléguée au silence comme si elle était sans importance pour la vie publique».

L’évêque de Rome a conclu son discours en appelant les députés et les sénateurs à répondre à l’invitation faite par la devise de ce voyage apostolique et extraite de l’évangile selon saint Jean, celle de «Lever les yeux». «Non pas pour vous éloigner de la réalité, mais pour vous rappeler que toute décision des autorités publiques touche des personnes en chair et en os, en particulier celles qui ont le moins de force pour se faire entendre».

Disours de Léon XIV au Parlement espagnol

 

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08 juin 2026, 12:10