Éric-Emmanuel Schmitt, la foi, la vérité, Dieu et la littérature
Entretien réalisé par Xavier Sartre – Cité du Vatican
«Écrire – tel que vous le faites – est un acte de vérité, de révélation. Écrire révèle qui nous sommes, ce en quoi nous croyons et espérons, le monde vers lequel nous tendons, l’avenir dont nous rêvons». Ce sont les paroles que Léon XIV a tenues ce mercredi matin, avant l’audience générale, à des auteurs de renommée internationale réunis pour célébrer les cent ans de la LEV, la maison d’édition du Saint-Siège.
«La vérité, a encore souligné Léon XIV, n’est pas un territoire à défendre, mais un bien à partager». «Nous ne sommes jamais maîtres de la vérité, c’est elle, au contraire, qui nous conquiert» a assuré le Pape. C’est pourquoi le Successeur de Pierre a souhaité aux écrivains «d’être capables de susciter l’attrait pour la vérité, car vous-mêmes en êtes attirés». Écrire, c’est aussi un geste d’humanité. «Je suis un être humain et rien de ce qui est humain ne m’est étranger», affirmait le poète Térence.
Parmi les écrivains présents, Éric-Emmanuel Schmitt, auteur du Visiteur, ou de L’Évangile selon Pilate pour ne citer que quelques-uns de ses ouvrages traduits dans 48 langues. Il se présente volontiers comme un athée converti. À la demande du Vatican, du directeur de la LEV, Lorenzo Fazzini, il avait effectué un voyage à Jérusalem qu’il avait relaté dans le Défi de Jérusalem. C’est dans la sacristie de la basilique Saint-Pierre que nous l’avons retrouvé au milieu de ses collègues venus des quatre coins du monde, à l’issue de son audience avec Léon XIV. L’œil malicieux, toujours souriant, il commente le discours du Souverain pontife et nous parle évidemment de littérature.
Quelle est l’élément qui vous a le plus touché dans le discours de Léon XIV?
Le fait que Léon XIV ait dit «nous travaillons de concert pour provoquer de l’empathie» m’a touché. Que l'on soit un écrivain, croyant ou pas, le propre d'un narrateur, d'un romancier, d'un dramaturge, c'est de devenir tous les personnages qu'il amène dans son histoire et de faire en sorte que le spectateur ou le lecteur devienne tous ces personnages. C'est l’expérience fondamentale d'une humanité partagée, d'une altérité qu'on approche, du désir, de la fréquentation de l'autre et de son mystère. C'est vrai que pour moi, la notion d'empathie est la première qualité que doit avoir un écrivain. Le Pape a touché juste.
Le Pape affirme qu'écrire, c'est un geste d'humanité. Pleurez-vous vous aussi sur le sort de vos personnages comme le fit Alexandre Dumas, quand il fit mourir Porthos sous sa plume?
Oui. Quand j'ai écrit la dernière lettre de Oscar et la Dame rose - qui sont les lettres écrites à Dieu par un enfant malade -, et que la dernière lettre est celle de la Dame rose qui annonce que l'enfant est parti, j'ai demandé à ma famille de quitter la maison en leur disant: «Laissez-moi toute la maison, je vais pleurer aujourd'hui». Et je ne peux pas entendre quelqu'un lire cette œuvre ou la jouer sur scène sans repartir dans les mêmes sentiments.
Un auteur, ce n'est pas un démiurge, ce n'est pas un créateur, c'est un interprète. C'est quelqu'un qui transmet une vie qui lui arrive et qui la transmet aux autres puisqu'il la raconte aux autres. On n'est que des courroies de la vie, des courroies de la singularité.
Je n’appelle pas mon bureau mon «gueuloir», je l'appelle mon «écoutoir» parce que j'entends les voix de mes personnages, je sens leur énergie et j'essaye de fixer cela sur la page pour que cela existe ensuite.
Léon XIV a également dit quelque chose d’autre d’important quand il a parlé de la mosaïque humaine. C'est vrai que ce que fait un écrivain, c'est construire des mosaïques humaines. Raconter l'histoire d'êtres qui sont en relation les uns avec les autres, ou qui ont du mal à avoir des relations, ou qui ont fait une entorse dans la relation, etc. Mais on ne parle que de ça, que du lien, et c'est l'essentiel de ce qu'est une humanité vivante. Et c'est ce que ne fait que singer l'intelligence artificielle.
L'écrivain écrit d'abord et avant tout des fictions. Ce n'est pas la réalité absolue. Dans ce cas là, comment peut-on parler de vérité comme le Pape vous a incité à le faire?
J'ai envie de prendre comme exemple un de mes livres qui est L'Évangile selon Pilate, où je raconte une histoire bien connue depuis 2000 ans. Dans le prologue, je raconte du point de vue de Jésus lui-même au Jardin des Oliviers, et qui se dit: «Comment suis-je arrivé là?», parce qu'il sait qu'il n'a plus que quelques heures à passer sur cette terre, dans ce corps là. Ensuite, le gros du roman raconte l'enquête de Pilate sur ce cadavre qui disparaît puis qui réapparaît. J'ai marqué «roman» et c'est extrêmement important. Cela veut dire que je n'ai aucune prétention à dire la réalité, je ne suis pas en train de vous dire que cela s'est passé comme cela, mais je suis en train de vous stimuler parce que pour moi, c'est cela, la relation d'un écrivain avec son lecteur. C'est la stimulation de son imagination, bien sûr, mais c'est aussi la stimulation de son intellect, de son esprit en lui disant: «tiens, voilà, je te propose une autre version que celle que tu as toujours entendue, je te rafraîchis la scène et je la regarde avec une autre perspective».
Donc la vérité, ce n’est pas ce que je dis. La vérité, c'est le mouvement de ce qui va se passer dans l'âme de celui qui lit. C'est à dire que tout d'un coup, il va devenir un constructeur lui aussi de discours, de pensée.
J'ai toujours la relation philosophique en empreinte dans mon écriture. Quand j'étais professeur, et je l'ai été si peu longtemps - quatre ans - je disais à mes élèves: «ne dites pas ce que je dis, ne pensez pas ce que je pense, mais faites ce que je fais, c'est à dire réfléchissez par vous-même». Et je leur apportai l'outil, la boîte à outils philosophique qui permet de penser par soi-même.
Pour moi c'est cela le rôle de la littérature, c'est d'enlever les préjugés, de déplacer des certitudes, de multiplier les perspectives, de donner un autre regard sur ce qu'on croit connaître, parfois pour faire penser quelque chose différemment, mais parfois aussi pour faire repenser quelque chose, quitte à arriver à la même conclusion, mais en étant passé par l'épreuve du doute et de la remise en question. C'est cela que je cherche à faire.
Je cherche à remettre l'esprit en marche. Je n'ai aucune prétention à la vérité. La seule réalité que je veux toucher, c'est la réalité d'un esprit qui m'écoute et qui bouge.
Diriez-vous, comme le Pape, qu'écrire a à voir avec Dieu?
Je pense profondément que Léon XIV a raison. D’abord, écrire cela a quelque chose à voir avec la célébration de l'être et pas du tout la célébration du néant. On n'écrit pas si on n'a pas envie de produire un nouvel être, si on n'a pas envie d'ajouter de l'être à l'être. Donc je pense que de toute façon, c'est une démarche ontologique d'écrire, c'est une démarche de création.
Je pense aussi profondément qu’écrire, cela a à voir avec Dieu, parce qu'écrire c'est essayer de dire l'ineffable saisi, de s'approcher de ce qu'on ne nomme pas dans l'existence chez un être: les failles, les troubles, la zone obscure.
L'écriture est cet instrument de recherche qui ne vise pas du tout à faire disparaître ce qui nous échappe, mais à en faire sentir la densité. Par exemple, je vous évoquais L'Évangile selon Pilate. Je n'ai pas écrit ce livre pour résoudre le mystère du Christ sur terre, mais pour rendre palpable et tangible ce mystère, au fond, pas du tout pour éclaircir le mystère, mais pour le faire apparaître dans sa dimension mystérieuse.
À ce moment-là, quand on est au service du mystère, on est au service de Dieu, parce que ce qu'il y a de commun dans notre humanité et dans Dieu, c'est justement cette dimension mystérieuse, ce qui n'a pas de prise pour la matérialité ou la rationalité. Toute célébration du mystère - et la littérature est une célébration du mystère - est forcément une façon de se penser fini sur fond d'infini.
Merci d'avoir lu cet article. Si vous souhaitez rester informé, inscrivez-vous à la lettre d’information en cliquant ici.