Le business de l’insécurité géopolitique permanente
Roberto Paglialonga - Cité du Vatican
La guerre génère des profits et des possibilités considérables d’affaire, et ce sont surtout une poignée de pays et certains secteurs économiques, et non nécessairement ceux liés à l’économie souterraine, qui jouissent de ces bénéfices. Le Financial Times a rappelé comment, ces dernières années, malgré la crise au Moyen-Orient en cours — ou peut-être grâce à elle —, l’ensemble des activités productives à l’échelle mondiale a continué d’augmenter à un rythme supérieur à 3% par an. Mais si le rebond dont bénéficie l’économie en cas de conflits armés ou de crises de toute sorte n’est plus vraiment un mystère, c’est aujourd’hui la peur qui est devenu un véritable business, grâce auquel, et autour duquel, l’on structure un nouvel ordre mondial fondé sur l’insécurité et l’instabilité. On pourrait dire qu’il ne s’agit plus de quelque chose de matériel, mais d’un bien dont on mise sur la valeur pour l’avenir: une sorte de futures (ndlr, contrat à terme), comme dans les marchés financiers, mais avec la circonstance aggravante d’une absence totale de risque, qui au contraire est une caractéristique propre de tout investissement. La conclusion est que la paix, en soi, ne convient plus.
La «nouvelle monarchie de la peur»
Vittorio Pelligra en est convaincu. Professeur de politiques économiques et directeur du Centre de sciences comportementales et statistiques de l’Université de Cagliari, expert en tiers secteur et spécialiste de l’application de modèles théoriques à travers le dialogue avec la psychologie cognitive et les neurosciences, il a parlé au cours de ses récentes interventions publiques de «nouvelle monarchie de la peur».
«Aujourd’hui, le modèle économique de ceux qui s’occupent du secteur de la techno-défense, qui ne se base plus uniquement sur la production d’armes, a profondément changé», explique-t-il dans un entretien avec les médias du Vatican. Et ce parce que le nouveau critère dominant — qui n’est plus d’opérer dans le cadre de la dissuasion, «dans laquelle on s’arme pour envoyer un signal aux potentiels adversaires concernant les coûts qu’ils subiraient en cas d’attaque» — est celui que les experts appellent «'pre-emption war', c’est-à-dire une sorte de mesure préventive, qui consiste à se préparer à quelque chose qui pourrait arriver, même si cela ne s’est pas encore produit et ne se produira peut-être jamais. En substance, il faut maintenir un état de danger permanent».
C’est précisément dans le passage de la dissuasion à l'action préemptive que «l’insécurité géopolitique devient la base sur laquelle ce type d’industrie prospère», et dans le même temps, un multiplicateur de la croissance de l’armement, ainsi qu’«une forme de capital dont nous devenons dépendants». Ainsi, «toute l’industrie de la défense ne sert plus à garantir davantage de sécurité», mais se développe «sur un état d’insécurité permanent», dont elle a besoin «pour croître». Par conséquent, l’on structure une «causalité circulaire» grâce à laquelle «l’instabilité géopolitique appelle de nouveaux investissements, mais ces investissements ont pour objectif que l’insécurité demeure», déclare-t-il.
Armes et défense, les premiers bénéficiaires
Ceux qui ont intérêt à ce que cela se produise sont bien connus. Tout d’abord, «l’énorme système des grandes entreprises traditionnelles du secteur de la défense, aussi bien en Europe qu’aux États-Unis, qui ont retrouvé ces dernières années une nouvelle jeunesse. Il suffit de jeter un coup d’œil à leurs titres en bourse». Selon The New York Times, en deux mois de guerre en Iran, le Pentagone a dépensé plus que la somme accordée chaque année pour les munitions, et pour le prochain bilan fédéral, Donald Trump a demandé que la rubrique «défense» se voie allouer la somme colossale de 1.300 milliards de dollars, ce qui se traduirait par des gains considérables pour les industries de production. Le dernier rapport Sipri souligne que, entre 2021 et 2025, le volume global des achats d’armes a augmenté de 9,2%. Au cours de la même période en Europe, en raison des transferts à l’Ukraine et des projets de réarmement, les importations d’armements ont triplé, représentant 33% du total mondial, contre 12% pour la la période 2016-2020.
Le contrôle technologique comme donnée inéluctable
Il y a ensuite tout un «écosystème d’entreprises de nouvelles technologies, liées à la robotique, l’IA, l’extraction et la gestion de données. La sécurité est perçue comme une capacité à anticiper, prévoir et réagir en avance à des menaces plus ou moins concrètes». C’est une galaxie dont font partie par exemple Palantir ou Anduril (la première, pour donner un ordre d’idée, a présenté le mois dernier son bilan du premier trimestre de l’année qui affiche une augmentation du chiffre d’affaires de 85% par rapport à la même période en 2025, et une prévision de 71% en plus pour l’année prochaine). Ce sont des start-ups hi-tech, qui travaillent pour de nombreux gouvernements et départements de la Défense, mais qui ont des «caractéristiques différentes par rapport aux grands prestataires de l’État, car ils innovent et investissent» là où ils pensent que c’est le plus rentable: «Elles ne sont pas orientées par le pouvoir public, ce sont elles qui orientent les investissements des gouvernements et peuvent compter sur un flux constant de contrats de plusieurs milliards».
De plus, il faut préciser que «le lien entre technologie et armements est explicitement théorisé». Dans son dernier ouvrage, Alex Karp, PDG de Palantir, «explique aux entreprises de la Silicon Valley le devoir moral qu’il leur incombe de travailler avec l’administration pour rendre le pays plus sûr» et défendre l’Occident des menaces extérieures. La technologie n’est plus un pouvoir neutre, écrit Alex Karp, mais géopolitique, et elle doit devenir un allié des démocraties pour lutter contre les autocraties, comme la Chine, qui l’utilisent déjà pour s’affirmer dans le monde. Ce qui compte aujourd’hui — tel est le postulat —, ce ne sont donc pas les États et les armées, ou du moins pas seulement eux, mais surtout les algorithmes, les données, les logiciels et l’utilisation de l’IA.
Le «capitalisme de surveillance»
C’est le «capitalisme de surveillance», dénoncé, parmi les premiers, par la sociologue Shoshana Zuboff dans son essai homonyme paru en 2019. Et nombreux sont ceux qui pensent qu’un monde davantage contrôlé, où les vies sont sous la loupe d’un «Big Brother», institutionnel ou non, pourrait être, tout bien considéré, préférable. De George Orwell à Dave Eggers, la littérature dystopique a fourni des récits prophétiques extraordinaires sur ce qui est aujourd’hui une réalité, avec des menaces évidentes pour les libertés individuelles et la vie privée. À la base, il y a aussi le mythe, construit au fil des ans, de la transparence à tout prix.
«Le problème, souligne Vittorio Pelligra, est toujours de savoir qui contrôle ceux qui contrôlent. Or, ces outils sont entre les mains d’une poignée de personnes qui échappent totalement à la dynamique du contrôle démocratique. Ainsi, le “pour qui, pourquoi et comment” mènent-ils certaines opérations sont des questions totalement opaques que le débat public ne parvient pas à aborder et dont la politique a perdu toute ambition d’orienter». La conséquence directe est que «lorsque l’“état d’exception” devient la règle, le choix politique devient à son tour superflu: si le besoin de se réarmer est présentée comme une nécessité, il n’y a plus de place pour autre chose, et les citoyens ne peuvent que se plier aux gouvernants», qui sont eux-mêmes soumis à «un discours» imposé de l’extérieur qui «présente le danger comme imminent et inévitable». C’est ainsi que l’on autorise, justifie et accepte des violations flagrantes des espaces de liberté et de la vie privée «pour un bien supérieur présumé».
Le danger d’une technologie sans limites
La synthèse de ce qui a été dit réside dans la pensée du fondateur de Palantir, Peter Thiel, selon lequel la technologie décide et la politique exécute. En opposition avec la doctrine sociale de l’Église, c’est la victoire de l’esprit selon lequel «il est juste et nécessaire de faire tout ce qui est techniquement possible. Une conception du progrès technologique qui ne peut et ne doit pas être réglementé, libre de toutes limitations fondées sur des principes éthiques, moraux ou encore démocratiques», dénonce le professeur. Peter Thiel soutient qu’avec la technologie, «il est possible de former le consensus en contournant toutes les procédures traditionnelles».
Les recettes du secteur énergétique et pétrolifère
Ce n’est pas seulement le secteur de la technologie et de la défense qui tirent profit d’une économie de guerre, mais aussi celui énergétique: les matières premières et le pétrole en premier. Selon Bloomberg, les opérateurs et les intermédiaires du marché du pétrole brut enregistrent actuellement leurs bénéfices les plus élevés depuis 2022, année de l’invasion russe en l’Ukraine. Des entreprises comme Vitol, Trafigura, Gunvor, Mercuria Energy, réaliseront des gains astronomiques, avec, dans certains cas, des bénéfices de plus de 2-3 milliards de dollars. Aujourd’hui, le prix du pétrole Brent se situe constamment au-dessus des 100 dollars le baril. Parmi les pays qui enregistrent les bénéfices les plus importants figurent les États-Unis et la Russie, ainsi que d’autres pays comme l’Indonésie (pour le charbon) et la Norvège.
«En ce qui concerne Washington, souligne-t-il, la réévaluation du pétrole brut est la conséquence de décisions et d’évolutions à long terme, préparées dans le temps. La politique des foreuses et du fracking, outre renier les principes de la transition écologique, étaient des points du programme politique de l’administration actuelle».
Les raffineries y gagnent aussi, car elles peuvent ainsi s’approvisionner en pétrole sur le marché intérieur ou, au pire, en l’important du Mexique et du Canada, et aussi du Venezuela, dont l’exportation d’or noir a triplé au cours de l’année écoulée, selon les données de l’Us Energy information administration. Les géants comme ExxonMobil et Chevron y gagent, leurs actions ayant augmenté de plus de 20%, mais aussi les groupes européens BP, Shell et TotalEnergies, dont les profits ont beaucoup augmenté.
Moscou en revanche tire profit du blocus du canal d’approvisionnement d’Ormuz et des pays du Golfe, grâce à un allègement des sanctions. «Une mesure qui s’est rendue nécessaire. Mais pourquoi? Parce qu’un flux spécifique s’est interrompu, découlant d’un choix unilatéral, à savoir celui des États-Unis et d’Israël de bombarder l’Iran. Et on la présente désormais comme une nécessité inéluctable».
Les avantages pour les Bourses et les titres actionnaires
Mais la listes des bénéficiaires se poursuit. Les marchés financiers et de la Bourse eux aussi voient les cotations de certains titres s’envoler. L’indice S&P 500, qui mesure la performance d’un panier d’actions composé des 500 entreprises américaines les plus capitalisées, a progressé de plus de 3% dans la période entre février et avril 2026 (l’offensive des États-Unis et d’Israël contre l’Iran a commencé le 28 février), soit une augmentation de 30% en termes annuels. Des rebonds qui ont concerné également les grands traders. «L’insécurité et la peur constituent pour certains des formes de capital qui produisent d’énormes rendements. Mais de nombreux autres secteurs industriels sont en grande difficulté»: tant parce que la situation actuelle constitue un bourbier dans lequel il est difficile de planifier et de programmer quoi que ce soit; tant «parce que les industries de la guerre drainent la majorité des investissements en circulation».
Sur qui retombent les coûts
Mais on ne parle jamais, ou presque jamais, des coûts d’une économie de guerre, si ce n’est les bulletins froids qui actualisent de jour en jour le nombre de victimes. Mais face à ceux qui accumulent des bénéfices pharamineux, il y a ceux qui subissent des pertes importantes. «Avant tout les secteurs qui paient la difficulté de trouver des bailleurs de fonds préférant investir dans le secteur de la paix, de la transition écologique, du développement».
Il y a les «coûts en termes de fragilité des relations internationales, ajoute Vittorio Pelligra: le système des organisations multilatérales, quels que soit ses défauts, a explosé. Les relations entre ceux qui auparavant étaient alliés se sont évaporées, et nous sommes désormais en présence d’une logique hobbesienne. Autrefois, la guerre froide reposait sur le 'délicat équilibre de la terreur', aujourd’hui, même cette logique, bien que perverse, n’existe plus, et nous vivons une turbulence constante». Et cela, par conséquent, «conduit au bloc du commerce et aux guerres des tarifs douaniers comme instruments de persuasion et de rétorsion».
Il y a le thème de la démocratie. «Les espaces dans le débat public par rapport à certains thèmes sont extrêmement réduits. Dès que quelqu’un prend une décision critique dans un débat qui est déjà en soi polarisé et polarisant, il est catalogué dans l’un des rangs extrêmes. Une attitude qui rend stérile la complexité des problèmes que nous sommes en revanche appelés à affronter». Enfin, les répercussions sur les libertés personnelles et la vie privée, «qui n’existe plus et que, déjà avec l’arrivée des réseaux sociaux, nous avons renoncé à préserver».
'Whatever it takes' pour le bien commun
Face à un scénario si problématique, les possibles solutions semblent ne pas exister. En réalité, il n’en est pas ainsi, conclut l’analyste. La première question est culturelle. Nous avons subi dans les derniers temps «une restructuration de la façon de penser et de la narration», explique-t-il. «Si, il y a des années de cela, parler de guerre nucléaire était tabou, aujourd’hui, celle-ci fait partie des éventualités. On a recommencé à considérer la dissuasion comme base pour la paix. Mais cela n’est pas la paix, c’est une absence de conflit qui se fonde sur la peur. Comme nous l’a dit le Pape Léon, la paix est le résultat d’un changement total de perspective. Il faut donc avant tout œuvrer pour échapper à la rhétorique belliqueuse, qui n’est absolument pas normale». Lors de sa visite à l’université La Sapienza de Rome, le Pape a souligné que l’on ne peut appeler défense ce qui est uniquement réarmement et enrichit les élites.
«Il y a ensuite la pression que les citoyens peuvent exercer sur les représentants politiques, par exemple à travers la reconstitution d’une véritable alliance européenne. Les sanctions décidées par l’Union européenne à l’égard des colons violents en Cisjordonie représentent un petit signal: même si elles ne sont pas très importantes en termes quantitatifs, elles le sont en revanche comme donnée politique», note le professeur.
Enfin, en tant que consommateurs, «nous avons toujours la possibilité de voter avec notre portefeuille, en orientant nos investissements et nos achats vers des choix éthiques», conclut Vittorio Pelligra. En somme, whatever it takes pour ne pas perdre l’espérance, replacer au centre la protection des libertés personnelles, la justice et le bien commun, et redonner à la politique le rôle qui lui revient.
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