La crise humanitaire au Liban s’aggrave à cause de la guerre selon l'Ordre de Malte

Au dixième jour du conflit au Moyen-Orient, le pays du Cèdre est pris dans la tourmente depuis l’entrée en guerre du Hezbollah, après la mort du Guide suprême iranien. Les frappes israéliennes sur plusieurs régions ont provoqué le déplacement de près d’un demi-million de Libanais. Oumayma Farah, directrice du développement et de la communication de l'Ordre de Malte Liban, revient sur la situation humanitaire «catastrophique» dans un pays qui souffre déjà.

Entretien réalisé par Augustine Asta – Cité du Vatican

La situation humanitaire au Liban se détériore d’heure en heure. Après les ordres d'évacuation israéliens de la banlieue sud de Beyrouth la semaine dernière, près de 700 000 personnes ont dû fuir. Sur le terrain, les équipes de l’Ordre de Malte tentent de répondre à l’urgence en distribuant repas chauds, produits d’hygiène et aide médicale, tout en apportant un soutien psychologique, notamment aux enfants.

Au-delà de l’urgence humanitaire, la guerre ravive les traumatismes récents d’un pays déjà fragilisé par la crise économique et les destructions de la guerre de 2024. Chez les Libanais, «la peur se mêle désormais à la colère et au découragement, alors que beaucoup n’avaient pas encore réussi à reconstruire leur vie», explique Oumayma Farah, directrice du développement et de la communication de l'Ordre de Malte Liban. Malgré tout, souligne-t-elle, la société civile et les organisations humanitaires continuent de se mobiliser, dans l’espoir d’apporter un peu de réconfort à une population qui, «une fois de plus, tente de survivre à une nouvelle crise».

Au dixième jour de la guerre au Moyen-Orient, Israël a annoncé ce lundi des frappes contre des «infrastructures du régime» en Iran, et mené une opération héliportée dans l'est du Liban tout en bombardant la banlieue sud de Beyrouth, bastion du Hezbollah…Comment est la situation humanitaire actuelle au Liban?

La situation humanitaire est catastrophique, depuis déjà l'appel de jeudi dernier à l'évacuation de l'ensemble de la banlieue sud de Beyrouth, qui a poussé à peu près 700 000 personnes à trouver refuge en moins de deux heures de temps. Les gens dorment dans la rue, dans leur voiture, les enfants ont peur. Il n'y a pas d'accès aux soins de base et notamment aux services d'hygiène. Ce sont les populations qui vivent notamment les régions frontalières au sud du Liban, qui sont directement touchées par les bombardements. Il y a un énorme acharnement sur la Békaa et bien sûr sur la banlieue sud de Beyrouth.

Ce qui nous tient beaucoup à cœur aussi, ce sont les personnes qui sont dans les villages frontaliers, des chrétiens ayant décidé de ne pas quitter leurs villages, malgré les appels à l'évacuation de la part d'Israël. Ces personnes dorment dans les églises, hormis celles qui ont trouvé refuge dans des abris gérés par le ministère des Affaires sociales et celui de la Santé. Beaucoup de gens refusent d'aller dans ces abris là. C'est très difficile de pouvoir les joindre. Et donc, nous avons à cœur aussi ces populations qui ont décidé de rester sur leurs terres.

Ce qu'on essaie de faire, c'est de s'organiser comme durant la guerre de 2024. Malheureusement, cette guerre nous a beaucoup appris et donc je pense qu'on a pu être préparés. Mais on n'est jamais assez préparés pour une catastrophe pareille en si peu de temps. Il y a une très grande peur. Il y a une très grande colère aussi, je dirais, et une peur de l'avenir.

Alors que les ordres d’évacuation israéliens s’élargissent, la crise humanitaire s’aggrave… Quels sont les besoins les plus urgents pour vous aujourd’hui? Les lieux d’abris sont-ils sûrs?

Il y a une demi-heure (Ndlr-lundi 9 mars à 11h), il y a eu un raid juste à côté, à cinq cents mètres d'un des abris, non loin de notre centre dans la région de Chiyah. C’est certain que ces personnes sont en train de fuir le cœur des bombardements, mais ne sont pas très loin non plus. C'est une menace qui les suit. Et aujourd'hui, selon les chiffres officiels, il y a à peu près 500 000 qui sont enregistrées en tant que personnes déplacées pour pouvoir profiter des aides financières. Mais il faut savoir qu'il y a beaucoup de gens qui n'ont pas demandé d'aide financière et qui sont aussi déplacés.

Beaucoup de personnes ont également refusé d'aller dans les abris, ou n'ont pas encore trouvé de place dans les abris. On sait qu'il y a à peu près 117 000 personnes enregistrées dans les abris. Les salles de classe dans les écoles sont transformées en des chambres et parfois logent entre dix à douze personnes. Ces personnes doivent cuisiner, dormir à même le sol sur des matelas. Elles manquent de tout, certainement de matelas et couvertures. Il fait encore froid, nous sommes en période d'hiver. Il y a également un manque d'hygiène, et il ne faut ne pas oublier la propagation des épidémies qui peuvent émerger dans des endroits insalubres. 

La situation est vraiment déplorable. Nous sommes à la première semaine, du début de cette guerre, et elle reste un peu floue par rapport au déploiement et aux besoins. C'est triste de voir que ces personnes qui étaient déplacées en 2024, le sont encore aujourd'hui. Il y en a parmi eux qui ont reconnu nos équipes. Les enfants se souviennent encore de nos assistantes sociales et volontaires qui leur avaient apporté un peu de joie. Cela fait chaud au cœur, nous sommes en quelque sorte un réconfort pour eux. Mais en même temps, c'est triste de voir que ces personnes ont dû être déplacées une deuxième fois.

Il y a aussi un très grand sentiment de colère. En 2024, c'était surtout un sentiment de peur. Aujourd'hui, c'est un sentiment de peur mêlé aussi à de la colère. Les gens n'ont pas encore construit leurs maisons et n'ont pas encore entièrement repris leur quotidien. Leur situation économique est toujours déplorable, en raison de la guerre de 2024 et de la crise économique et financière actuelle. Certains ont encore leur argent bloqué dans les banques. C'est une multitude de crises. On parle beaucoup de résilience, mais jusqu'à quand et jusqu'où? Je ne pense pas qu'il y a un pays qui a autant souffert, deux fois de suite.

En quoi la guerre au Moyen-Orient aggrave-t-elle la situation déjà fragile du Liban?

De tous les points de vue. Il y a eu une destruction massive de certains endroits et nous se savons comment évoluera la situation. Aujourd'hui, il y a beaucoup de pression sur le gouvernement. Lors de la dernière guerre, il n'y avait pas vraiment un gouvernement, pas un président de la République. Aujourd'hui, nous avons un État qui se construit et malheureusement, tous les efforts qui ont été fournis en un an se voient écroulés.

L’élection d’un président de la République, d'un Premier ministre, avait suscité un brin d'espérance. Aujourd'hui, tout s'écroule à nouveau. Il était question d'un désarmement au sud du Liban, aujourd'hui, nous voyons des roquettes qui partent du sud du Liban. Les Libanais sont perdus, il y a beaucoup de misères cachées. Cette guerre impacte les populations. Ces personnes qui ont investi, ont décidé de se reconstruire, de croire en ce pays par conviction, parce qu'elles n'avaient pas d'autre choix que de reprendre leur commerce.

Beaucoup de commerces sont impactés. Comment vont-elles continuer à vivre sans clients? sans faire avancer leurs commerces? La crise touche l'ensemble des Libanais.

Un médecin de l'ordre de malte Liban dans un abri-école à Roum (caza de jezzine au sud).
Un médecin de l'ordre de malte Liban dans un abri-école à Roum (caza de jezzine au sud).

Pour tenter de répondre aux besoins de centaines de milliers de déplacés qui ont fui les bombardements dans le sud du pays et la banlieue sud de Beyrouth, la solidarité s’organise malgré la guerre et la peur…Comment justement cette solidarité s’organise? Et que fait concrètement l’Ordre de Malte pour venir en aide aux populations?

Ce qui sauve le Liban, c'est la société civile, la foi, qu'elle soit chrétienne ou musulmane. Les gens retournent à leurs valeurs, et c’est de là que naît cette solidarité, l'aide à son prochain. En tant qu'Ordre de Malte, organisation catholique, notre mot d’ordre a toujours été: «Je ne te demande ni ta race, ni ta couleur, ni ta religion. Dis moi quelle est ta souffrance». Notre mission à nous, c'est d'aller vers cette souffrance. Nous nous organisons de manière à pouvoir répondre d'abord dans les abris. Dans les écoles en 2024, on était présent dans 80 abris. Aujourd'hui, nous nous organisons à nouveau, car la situation sur le terrain avance petit à petit, et il faut se coordonner avec les institutions étatiques.

En tant qu'Ordre de Malte nous nous concentrons sur l'assistance basique: produits d'hygiène et de nettoyage. Nous distribuons aussi des plats chauds, cuisinés, nutritifs. C'est la période de Carême, mais aussi du ramadan. Nous essayons donc de nous adapter, par rapport aux besoins de différentes populations pour pouvoir répondre aux besoins de tous. Nous répondons surtout avec la distribution d'aide alimentaire. Il ne faut pas oublier que les enfants sont les premières victimes de cette guerre, nous offrons des services pour enfants et pour la santé mentale des personnes.

L’aide internationale est-elle à la hauteur de la crise actuelle? Quels sont aujourd’hui les principaux obstacles à l’action humanitaire concernant vos opérations au Sud du Liban?

Non, ni l'aide internationale, ni l'aide locale n’est à la hauteur de la crise. Le problème du Liban, c’est de ne jamais prévoir et de toujours devoir répondre. Et donc, quand le moment est venu pour répondre, il faut savoir s'organiser. Nous avons, par la grâce de Dieu et la Providence, des partenaires fiables sur lesquels l'on peut compter et qui se mobilisent à nos côtés. De ce point de vue, c'est sûr que ce n'est jamais assez... Mais c'est sûr qu'il faut mobiliser et se mobiliser pour faire face à l'urgence.

L'avantage de l'Ordre de Malte au Liban, c'est son déploiement géographique. Depuis quarante ans, nous sommes dans les régions les plus sensibles, les villages les plus reculés, qui sont plus dans le besoin depuis la guerre civile jusqu'à aujourd'hui malheureusement. Notre déploiement géographique nous permet de répondre à ces crises, à travers nos centres médico-sociaux inscrits au Programme de soins de santé primaires du ministère de la Santé publique, mais aussi et surtout grâce à nos unités médicales mobiles et nos cuisines communautaires mobiles qui peuvent se déployer plus largement.

Nous arrivons à servir toute la zone aux alentours et la région de Saïda qui aujourd'hui accueille beaucoup de déplacés dans le Chouf. Cela se fait toujours à partir de notre centre qui est un hub. Nous avons douze centres médico-sociaux et douze unités médicales mobiles, dont quatre spécialisées que nous déployons sur l'ensemble du territoire. 

Face à l’escalade du conflit dans la région du Moyen-Orient, comment l’Ordre de Malte adapte ses opérations sur le terrain pour intensifier sa réponse?

Il y a déjà des crises existantes, des crises sur crises auxquelles il faudrait faire face. En même temps que nos équipes sont déployées sur le terrain, il y a environ dans chaque centre à peu près, 300 personnes qui viennent au centre se faire soigner tous les jours. Mais le nombre est en train d'augmenter. Nous essayons de nous adapter autant que possible pour répondre aux besoins du terrain. Mais nous pouvons compter sur une équipe formidable de 600 personnes qui sont toutes engagées. C'est cela la force des équipes de l'Ordre de Malte Liban, c'est leur foi et leur engagement dans cette mission. Malheureusement, ce pays a vécu tellement de crises et de guerres que nous prions toujours pour que cet engagement ne change pas et qu'il continue. Et je dois dire que la visite du Saint-Père en décembre nous a apporté beaucoup de réconfort, nous a donné l'espérance. Et aujourd'hui, malgré tout, nous essayons de garder cette espérance, mais aussi de pouvoir la propager.

Quels sont vos attentes vis-à-vis de la communauté internationale?

Nous souhaitons qu'Il y ait une pression internationale pour que «cette folie cesse». Que les armes soient remises et que les bombardements s'arrêtent. On ne peut rien espérer de mieux qu'une solution finale à ce conflit qui dure. On attend certainement une mobilisation internationale par rapport à cela et certainement des aides. On apprend qu'il y a des pays qui se sont déjà mobilisés pour envoyer de l'aide. Mais l'aide ne suffit pas quand il n'y a pas de solution drastique.

Et aujourd'hui, on ne voit pas vraiment le bout du tunnel. Le Libanais vit au jour le jour, heure par heure. Les gens ne se sont pas encore relevés de la guerre de 2024. Quand on voit ces chrétiens des villages frontaliers qui s'attachent à leur terre, c'est un exemple pour nous tous aussi. L’Ordre de Malte est une organisation catholique dont la mission est le service aux pauvres et aux malades et la protection de la foi. C'est notre devoir aussi de protéger le Liban. Dans son message, saint Jean-Paul II, disait au monde: «Ne touchez pas au Liban. Le Liban est un pays message», et le Pape Léon XIV l’a réitéré quand il est venu ici il y a 3 mois.

Entretien avec Oumayma Farah, directrice du développement et de la communication de l'Ordre de Malte Liban

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09 mars 2026, 15:22