Philippe Lazzarini, commissaire général de l'Unrwa, reçu par Léon XIV
Olivier Bonnel – Cité du Vatican
Le 11 mai 2023, Philippe Lazzarini était reçu en audience par le Pape François au Vatican. À notre micro, le commissaire-général de l'Unwra, l'agence de l'Onu pour les réfugiés Palestiniens rappelait combien le conflit israélo-palestinien était «le conflit le plus vieux du monde», et regrettait que la communauté internationale ait détourné son regard sur les réfugiés palestiniens. Deux ans et demi plus tard, le diplomate suisse s'est de nouveau rendu au Palais apostolique, où il a été reçu ce lundi 12 janvier en audience privée par le Pape Léon XIV.
Entre ces deux entretiens, un siècle semble s'être écoulé: depuis les attentats terroristes du 7 octobre, la bande de Gaza a été réduite presque à néant par les bombardements israéliens, et le droit international humanitaire foulé aux pieds. Une entorse au multilatéralisme dont s'est ému Léon XIV la semaine passée lors de son discours adressé aux diplomates accrédités près le Saint-Siège. Si l'intensité de la guerre a baissé à Gaza suite à l'accord trouvé fin octobre entre Israël et le Hamas, la situation humanitaire y reste dramatique. Sans compter le travail de l'Unrwa en Cisjordanie, rendu chaque jour plus difficile par le gouvernement israélien qui fait pression pour expulser l'agence onusienne.
Après sa rencontre avec Léon XIV, Philippe Lazzarini est venu dans les studios de Radio Vatican/Vatican News pour évoquer cette audience, la première avec le Pape américain, et dresser un bilan de la situation des Palestiniens, alors que Gaza fait de moins en moins la une de l'actualité.
Comment s'est déroulée cette audience avec le Pape ce lundi matin, qu'avez-vous pu partager avec lui?
Avec le Saint-Père, nous avons parlé de la situation des réfugiés palestiniens au Moyen-Orient et en particulier de la situation des Palestiniens en général en Cisjordanie, mais également dans la bande de Gaza. J'ai décrit en fait cette situation de misère qui prévaut, malgré le fait que la guerre a été suspendue depuis bientôt trois mois. En réalité, on a vu au cours des trois derniers mois que le conflit continuait au quotidien, que vous avez toujours des gens qui sont tués et que l'assistance humanitaire, malgré les promesses, n'arrive pas à répondre aux besoins de la population à Gaza. On a évoqué aussi l'expansion des colonies en Cisjordanie occupée, l'impunité des colons également, qui sont responsables de violences, et puis ce climat d'anxiété que doivent expérimenter les Palestiniens en Cisjordanie.
Si le cessez-le-feu à Gaza à la fin du mois d'octobre 2025 semble avoir apporté quelques améliorations, la situation humanitaire reste néanmoins extrêmement grave dans la bande de Gaza. Que pouvez-vous nous dire des conditions aujourd'hui de vie de la population gazaouie?
Les conditions de vie sont absolument miséreuses. La population de Gaza est concentrée en fait sur moins de 50 % de la bande de Gaza, et il ne faut pas l'oublier, la bande de Gaza est maintenant divisée en deux. Il y a une partie sous contrôle de l'armée israélienne où il n'y a presque pas de population; et puis la partie qui est encore sous le contrôle du Hamas, où se concentre l'essentiel de la population. Gaza n'est que ruine pour l'instant, tout est à reconstruire et les gens au quotidien se soucient en fait de trouver l'assistance minimum pour leurs familles.
Depuis quelques semaines, il se soucient des conditions hivernales qui ont ajouté une dose supplémentaire de misère à la population. Donc, je dirais, c'est un environnement extrêmement miséreux. Maintenant, dans la discussion que nous avons eue avec le Saint-Père, j'ai soulevé la question du rôle de l'Unrwa. L’Unwra est une agence qui délivre principalement des services publics à la population, c'est à dire l'éducation, primaire et secondaire, mais aussi la santé publique. Actuellement, l'agence subit des pressions politiques énormes pour qu'elle cesse ses activités dans la bande de Gaza. Et j'ai attiré l'attention que si cela devait être le cas, en l'absence d'institutions palestiniennes capables de reprendre nos activités, cela créerait un vide et une génération perdue en matière d'éducation.
Depuis le 7 octobre et la guerre qui s'en est suivie, la question de l'éducation est un aspect qui a été moins évoqué dans les médias. La scolarisation est essentielle pour des centaines de milliers de petits Palestiniens, qu'ils soient Gazaouis ou d'ailleurs en Cisjordanie. En quoi cette guerre a-t-elle impacté la question de l'éducation? Pourquoi la scolarisation de tous ces jeunes Palestiniens reste fondamentale?
Premièrement, l'éducation est la seule chose qui n'a jamais été prise aux Palestiniens. Les Palestiniens ont perdu leurs terres, ont perdu leurs maisons, mais n'ont pas perdu l'éducation, au contraire. L’éducation est un secteur où chacun avait fierté d'investir pour ses enfants ou ses petits-enfants. Aujourd'hui, dans la bande de Gaza, toutes les universités ont été détruites, 80 % de nos écoles ont été endommagées ou complètement détruite. Ensuite, nous avons plus de 600 000 enfants, garçons et filles en âge de scolarité pour l'école primaire et secondaire, qui actuellement vivent dans les ruines, la poussière, qui sont profondément traumatisés par cette guerre, et si l'on n'arrive pas à les remettre dans un environnement éducatif au plus vite, on prend le risque de perdre une génération. Si l'on perd cette génération, cela signifie que l'on sème également les graines pour plus d'extrémisme à l'avenir.
La Cisjordanie est aussi évidemment une source de préoccupation, on l'a vu encore ces derniers mois. Des locaux de l'UNRWA ont été saisis. Comment se passe la situation dans les territoires occupés de Cisjordanie où la pression israélienne est particulièrement forte? Comment continuez-vous à porter votre travail malgré les difficultés?
Effectivement, il faut distinguer les activités à Jérusalem-Est occupée du reste de la Cisjordanie. Il y a trois lois actuellement en Israël anti Unrwa, qui visent notre agence: la première interdit toute communication entre les autorités israéliennes et les responsables de l’Unrwa. La deuxième interdit toute présence de l'agence sur le territoire souverain de l'État d'Israël, qui considère Jérusalem-Est occupée comme faisant partie de son territoire souverain. Donc là, effectivement, nous n'avons plus de présence.
Et ensuite, la troisième loi cible également Jérusalem-Est, qui interdit en fait aux autorités de procurer de l'électricité et de l'eau et qui a instruit aussi le gouvernement de saisir le quartier-général et l'école professionnelle de l’Unrwa à Jérusalem-Est. Par contre, en Cisjordanie, malgré toutes les violences, malgré l'expansion des colonies et malgré des opérations militaires qui ont eu lieu dans les camps et notamment dans le nord, malgré le fait qu'on a observé le plus grand déplacement palestinien depuis 1967, l'agence continue d'opérer via ses écoles et ses centres de santé. Nous n'avons en Cisjordanie plus que 6000 employés.
Le Pape, il y a quelques jours encore, devant les ambassadeurs accrédités près le Saint-Siège s'inquiétait de la mise à mal du droit humanitaire international. J'imagine que ce sont des propos sur lesquels vous êtes particulièrement mobilisés?
Oui, absolument, nous sommes mobilisés, en fait, depuis le début de la guerre ou j'ai rappelé aux États-membres (de l'Onu, ndlr) que même les guerres doivent respecter des règles. Le droit international a été constamment bafoué au cours de ces deux dernières années, au point que cela a créé un clivage en termes de perception entre les populations du Sud ou du Nord dans le monde. Dans le Sud, on a l'impression que les conventions des droits de l'homme ou le droit humanitaire international a perdu de son universalité en raison de son application à géométrie variable. Il est vrai que dans le contexte de Gaza et de la Palestine, ce droit a été constamment bafoué. Même les jugements de la Cour de justice internationale, aujourd'hui, sont défiés par les autorités israéliennes. Je ne cesse de dire que si l'on accepte que ce droit international n'est pas appliqué de manière stricte dans le contexte de Gaza, cela va provoquer un précédent et l'affaiblir ailleurs.
Mais comment fait-on quand on est le responsable d'une agence onusienne comme la vôtre, pour défendre l'idée que le droit international doit malgré tout rester un des piliers de l'action diplomatique internationale?
Ce n'est pas nouveau que le droit international soit bafoué. Ce qui est nouveau, c'est la revendication de le bafouer systématiquement, aussi ouvertement, sans chercher même à le nier. Et c'est exactement ce qui s'est passé dans le contexte de Gaza. C'est vrai que l'on assiste à un affaiblissement du système multilatéral, un affaiblissement du système de l'ordre mondial qui s'est mis en place après la deuxième Guerre mondiale, mais je pense qu'il est encore temps de rappeler constamment, inlassablement, auprès des États membres de l'Europe que ce droit international n'est pas à géométrie variable et qu’il ne peut pas être appliqué à la carte. On doit demander son application de la même manière dans une situation sur le continent africain, au Moyen-Orient, en Europe. Et si l'on ne le fait pas, on va perdre beaucoup d'alliés qui ont longtemps cru que ce droit international était universel. Aujourd'hui, le droit international est un malade et l'on doit être à son chevet. Mais il ne faut pas le laisser tomber, parce que l'alternative, si nous n'avons plus de règles auxquelles on pourrait se référer, serait le barbarisme. Et ça, il faut absolument l'éviter.
Une dernière question sur le soutien du Pape et de l'Église envers les souffrances de la population palestinienne. Comment réagissez-vous à ces marques de soutien?
C'est un soutien extrêmement important. La population palestinienne a l'impression que, d'une certaine manière, la communauté internationale lui a tourné le dos. Et je pense que ce message de compassion et de solidarité du Saint-Père rayonne bien au-delà des populations chrétiennes de la région. Elle rayonne auprès de toutes les minorités car, à chaque fois, ce sont des messages de paix qui sont exprimés.
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