Sœur Liji Payyapilly écoute une femme âgée ukrainienne dans la paroisse de Kherson Sœur Liji Payyapilly écoute une femme âgée ukrainienne dans la paroisse de Kherson  

En Ukraine, «les bombes n’ébranlent ni la foi, ni l’envie de vivre, ni le désir de liberté»

En ce jour de fête de l’indépendance de l'Ukraine, 24 août, sœur Liji Payyapilly affirme qu’elle n’aurait jamais imaginé, au XXIe siècle, revoir des scènes de la Seconde Guerre mondiale, où «des milliers de personnes font la queue pour un morceau de pain et une boîte de conserve». Beaucoup disent de pas savoir s'ils seront encore en vie demain. «Notre force est la prière» affirme soeur Liji Payyapilly.

Sœur Alina Petrauskaite et Svitlana Dukhovych - Cité du Vatican

«Nous nous couchons chaque jour dans la peur, car nous ne savons pas quand les missiles ou les drones vont arriver, explique sœur Liji Payyapilly. Chaque matin, nous remercions Dieu de nous avoir permis de nous réveiller, et chaque soir, nous le remercions d’être encore en vie. Les Ukrainiens vivent une période très dangereuse. Mais nous avons le droit de vivre en sécurité, sans crainte, comme tout autre pays.» Lorsque sœur Liji (Lidia) Payyapilly, de la Congrégation des Sœurs de Saint-Joseph de Saint-Marc, prononce ce «nous», on perçoit une profonde identification au peuple ukrainien, bien que cette religieuse soit originaire d’Inde et soit arrivée en Ukraine pour sa mission il y a vingt-cinq ans.

En Transcarpatie, dans le village de Pavshyno, près de Moukatchevo, au sud-ouest du pays, la religieuse accueille les personnes au monastère de sa congrégation pour des moments de dialogue spirituel et de prière d’intercession. Grâce à son don particulier pour la prière, sœur Liji est connue de nombreux fidèles, catholiques ou non, dans toute l’Ukraine. De temps à autre, elle se rend dans d’autres paroisses, en Ukraine et à l’étranger, où elle est invitée à animer des journées de spiritualité. Dans un entretien accordé aux médias du Vatican, sœur Liji raconte ses récents voyages dans les pays et les villes situés en première ligne, à l’est et au sud de l’Ukraine. Elle réfléchit à l’importance de la prière pour défendre sa terre contre l’agression, et offre une perspective sur la signification de la véritable indépendance dans un pays marqué par la guerre.

Sœur Liji Paiapilli prie avec la communauté de Pavshyno, en Transcarpatie
Sœur Liji Paiapilli prie avec la communauté de Pavshyno, en Transcarpatie   (© Congregation Archives)

Le charisme de l’adoration et l’engagement envers les personnes

Expliquant la nature de son ministère, sœur Liji souligne l’expression concrète du charisme de sa Congrégation: l’adoration eucharistique et l’évangélisation. «Lorsque j’adore, confie la religieuse, je manifeste mon amour pour l’Eucharistie et je souhaite que les autres puissent eux aussi l’aimer et l’accueillir.» Sa mission repose sur le témoignage personnel de la présence vivante de Dieu: «J’évangélise à travers mon expérience: le Seigneur a touché ma vie et, pour moi, Il est vivant. L’Eucharistie, c’est Dieu présent, et j’essaie de transmettre cette vérité aux autres.»

Si le monastère de Pavshyno, en Transcarpatie, reste le point de référence principal de son activité, l’œuvre de la religieuse s’étend bien au-delà des murs du couvent. L’impossibilité d’accueillir les milliers de fidèles en quête d’un accompagnement spirituel a poussé sœur Liji à parcourir toute l’Ukraine, et même à l’étranger, pour répondre aux invitations des paroisses. «Tout le monde ne peut pas venir jusqu’ici – explique-t-elle –, j’ai donc décidé d’aller moi-même là où se trouvent les gens.»


Avant la pandémie, le monastère accueillait jusqu’à 700 personnes en une seule journée. Aujourd’hui, pour mieux gérer l’afflux, un système de rendez-vous a été mis en place, ce qui permet à la religieuse de consacrer du temps pour écouter les fidèles trois jours par semaine. En cette période de guerre, le profil de ceux qui frappent à la porte du monastère a changé: «Ces derniers temps, nous recevons des personnes dont des proches sont portés disparus, des mères qui ont perdu leurs enfants, des femmes devenues veuves», raconte sœur Liji. «Pour nous, c’est un aspect précieux de notre service: avoir l’occasion de consoler, de soutenir et de prier pour ceux qui souffrent.»

L’expérience de la guerre et le drame de la faim

Le désir de comprendre le sacrifice de ceux qui vivent en première ligne a poussé sœur Liji à quitter la sécurité relative de la Transcarpatie pour se rendre personnellement dans les zones les plus touchées par la guerre. Si, par le passé, en 2016, sa mission l’avait conduite à Marioupol et à Donetsk, depuis le début de l’invasion russe à grande échelle en 2022, elle a ressenti l’urgence de constater de ses propres yeux les souffrances d’une population meurtrie. Les images du journal télévisé ne suffisaient plus à combler la distance entre ceux qui vivent sous les bombes et ceux qui, ailleurs, ne peuvent que prier.

À Soumy, au nord du pays, puis à Zaporijia, au sud-est, à l’invitation de l’évêque Jan Sobilo, la religieuse a vu ce qui échappe souvent au récit médiatique. «J’ai vu des gens faire la queue dès quatre heures du matin pour un morceau de pain», raconte-t-elle. «Quand je suis arrivée en Ukraine en 2004, les personnes âgées me parlaient de la famine pendant la Seconde Guerre mondiale. Je n’aurais jamais imaginé qu’au XXIe siècle, je verrais de mes propres yeux la même scène: des milliers de personnes faisant la queue pour recevoir un morceau de pain et une boîte de conserve.»

Le récit de sœur Liji devient poignant lorsqu’elle évoque les témoignages de ceux qui ont tout perdu: «Nous avions un lopin de terre, une maison, nous n’aurions jamais imaginé que la vie nous réduirait à mendier du pain.» Dans ce décor de désolation, la religieuse a toutefois trouvé des signes d’une charité extraordinaire, comme dans l’œuvre des Frères Albertins à Zaporijia, qui travaillent sans relâche pour cuire du pain et distribuer le nécessaire aux familles et aux enfants.

La religieuse indienne près de Sobilo, dans la région de Zaporijia
La religieuse indienne près de Sobilo, dans la région de Zaporijia

Sur les lieux de la douleur et de l’espérance

Même pendant son séjour à Dnipro, sœur Liji a choisi de partager le quotidien des fidèles, en s’efforçant de vivre la même crainte qu’eux face au survol des drones et au passage des missiles. Sa présence est devenue une étreinte pour ceux qui avaient perdu espoir. «J’ai demandé au Seigneur d’utiliser mon cœur pour manifester Son amour», confie la missionnaire. «Quand je les serrais dans mes bras, beaucoup fondaient en larmes. Pour eux, même ce geste a été une forme de libération.»

En visitant l’hôpital militaire de Dnipro, sœur Liji avoue avoir éprouvé un profond sentiment de désarroi: «À vrai dire, je suis restée comme muette, incapable de trouver les mots face à ce que je voyais.» Devant elle, des hommes dans la fleur de l’âge, âgés de trente-cinq ou quarante ans, qui doivent réapprendre à marcher avec des prothèses ou à saisir un objet d’une main qui n’est plus la leur. La compassion s’est transformée en un sentiment de gratitude: «En les regardant, j’ai compris qu’ils avaient perdu leurs jambes et leurs bras pour que je ne les perde pas. Ils m’ont protégée, ils nous ont protégés. Combien de souffrances ont-ils endurées, combien de vies ont été brisées pour défendre notre pays, notre terre ukrainienne et la dignité de notre peuple!».

La vitalité de Kharkiv et les «véritables héros» de Kherson

À Kharkiv, sœur Liji a pu admirer l’engagement des bénévoles et l’extraordinaire vitalité de la population: «J’ai vu l’immense dévouement dont ils font preuve dans tout ce qu’ils entreprennent, raconte-t-elle. Et j’ai vu à quel point l’Ukraine est belle. J’ai visité de nombreux pays en Europe, mais je n’ai trouvé nulle part un parc aussi beau que celui de Kharkiv. J’ai été profondément émerveillée de voir que, même en pleine guerre et sous les tirs de missiles, les gens veulent vivre. Nous nous battons pour pouvoir vivre sur notre terre. L’Ukraine se défend pour vivre. Nous n’allons conquérir personne: nous nous défendons uniquement pour pouvoir vivre.»


À Kherson, une ville dévastée où il ne reste pas une seule maison intacte, sœur Liji a rencontré «les véritables héros de l’Ukraine». Dans les rues désertes, la menace des drones est constante: «Pendant que nous assistions à la messe, vingt d’entre eux sont passés dans les airs en l’espace de quelques instants», raconte la religieuse. Le curé, le père Maksym, a expliqué à la religieuse les règles de survie: «Quand tu vois un drone, tu dois courir te réfugier sous un arbre, car ils utilisent des caméras pour repérer les personnes et larguer de petits engins explosifs ou des mines. Mais il faut aussi faire attention sous les arbres: une mine mortelle peut se cacher parmi les feuilles ou dans un sac abandonné.»

Malgré cette tension et le manque d’eau, sœur Liji avoue avoir été touchée par l’état d’esprit des gens: «Je m’attendais à ce que les habitants aient des griefs ou soient déçus, mais au contraire, je les ai sentis tellement reconnaissants envers Dieu! Ils disaient: “Notre force, c’est la prière. Nous ne savons pas si nous serons encore en vie demain, mais nous vivons et nous voulons mourir en Ukrainiens” ».

La dignité de la résistance et le signe de la vie

Beaucoup ne peuvent pas ou ne veulent pas partir, comme le raconte Oleksiy, père de deux garçons: «Où devrions-nous aller? Qui nous attend? Et puis, ici, il y a nos mères âgées qui ne veulent absolument pas quitter leurs maisons.» Parmi les histoires qui laissent sans voix, il y a celle d’une femme de cinquante-six ans, blessée lors d’un bombardement et contrainte de se laver avec de l’eau recueillie goutte à goutte dans un verre, qui confie ne plus se reconnaître dans le miroir.



«Je suis profondément reconnaissante d’avoir pu me rendre sur place et voir de mes propres yeux ce qu’est la guerre», confie sœur Liji, qui porte également dans son cœur le drame des territoires voisins encore sous occupation, où l’électricité et les biens de première nécessité font défaut depuis des années. Et pourtant, dans ce contexte marqué par la faim et la crise humanitaire, la véritable lumière est ailleurs: «Le signe d’espoir durant mon séjour à Kherson a été la naissance d’une petite fille. Car si des enfants naissent là-bas, Kherson continuera à vivre

La victoire de la lumière et la force de la prière

À la question de savoir pourquoi, dans un contexte aussi dramatique, la dimension spirituelle et la prière restent fondamentales, sœur Liji répond en se référant aux Écritures: «Comme l'écrit saint Paul dans l'Épître aux Éphésiens, notre combat n'est pas contre la chair et le sang, mais contre les esprits du mal. Les ténèbres n'existent pas en soi, elles ne sont que l'absence de lumière. Tout ce qui est lié à la guerre – la haine, le meurtre, la destruction, la colère – sont les fruits de l’esprit malin. Celui qui agit ainsi collabore avec lui.» C’est pourquoi la prière devient l’arme décisive pour la résistance intérieure du peuple ukrainien: «Jésus a déjà vaincu le monde, mais l’esprit du mal cherche à nous tromper en nous faisant croire qu’il a le pouvoir de détruire. En réalité, le pouvoir n’appartient qu’au Christ. C’est pourquoi il est si important de prier: afin que nous puissions permettre au Saint-Esprit d’agir à travers nous.»



Les 35 ans d'indépendance: vaincre la peur pour vivre la liberté

Alors que l'Ukraine s'apprête à célébrer le 35e anniversaire de son indépendance, sœur Liji propose une réflexion sur la signification de cette étape: «Il me semble que l'Ukraine ne parvient pas encore à se réjouir pleinement de cette indépendance, car nous sommes enchaînés par la peur. Dieu a donné à chaque nation la liberté de vivre librement, mais aujourd’hui, le peuple ukrainien vit dans une terreur constante» face au risque de mourir à tout moment à cause d’un drone ou d’un missile.

L’espérance de la religieuse s’enracine dans la foi et dans la promesse de paix que le Christ a laissée à ses disciples, tout comme lorsqu’il est apparu dans le Cénacle fermé par la peur: «L’Ukraine a peur aujourd’hui et a besoin de paix. Lorsque nous gardons la paix dans notre cœur, la peur disparaît, cela ne fait aucun doute. Dieu nous a donné la liberté et, grâce à Sa victoire, nous devons conquérir la possibilité de vivre librement sur notre terre.»


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24 août 2026, 11:40