Dialogue interreligieux, la diversité ne peut être érigée en obstacle à la rencontre
Jean-Charles Putzolu – Cité du Vatican
Lors de son tout prochain voyage apostolique en France, Léon XIV présidera une rencontre interreligieuse dans la matinée du lundi 28 septembre. Pour l’Église catholique, le dialogue interreligieux est un moteur de fraternité et de paix. Il ouvre la porte vers l’autre. Il fait tomber le mur de la peur qui divise la pensée, éloigne de la réalité, et génère parfois des réactions impulsives, jusqu’à une violence insensée. Au contraire, la culture de la rencontre ouvre un chemin vers la réconciliation, écrit notamment Léon XIV dans son encyclique Magnifica humanitas. Dans les sociétés divisées, marquées aussi par des vagues de violences de matrice islamiste, le dialogue interreligieux constitue une alternative à l’exclusivisme qui caresse les bas instincts. Pour le philosophe musulman, Ghaleb Bencheikh, ce dialogue doit être vécu comme une source d’enrichissement réciproque. Entretien.
Professeur Ghaleb Bencheikh, je souhaiterais commencer par deux événements. Le premier, dont on a récemment commémoré le 10è anniversaire, c’est l'attentat qui a coûté la vie au père Jacques Hamel, dans son église de Saint-Etienne du Rouvray. On a vu à la suite de ce tragique assassinat combien le dialogue a pu tout de suite enrayer les risques de tensions. Le deuxième événement, qui doit encore arriver, c’est la rencontre interreligieuse avec le Pape Léon XIV en France le 28 septembre prochain, dans la ville de Metz. À la lumière de cette double actualité, en quoi le dialogue interreligieux aujourd'hui peut-il contribuer à construire une relation pacifiée entre les peuples?
Il y a deux aspects dans votre question. Le premier est tout à fait fondamental, et c'est celui qui pousse les croyants, et notamment les croyants musulmans, à reconnaître que trop de souffrances, trop d'ignominie et trop de massacres ont été commis au nom de leurs traditions religieuses. Comme je suis un farouche adepte de la parabole évangélique de la poutre et de la paille, il faut voir d'abord chez soi, en soi, les manquements à l'éthique, les manquements à la miséricorde, les manquements à la parole donnée, les manquements à l'amour qui est présent dans l'enseignement divin. Lors du 10ᵉ anniversaire de cet assassinat odieux commis non seulement par ce qu'on appelle des égarés, mais aussi par ceux qui n'ont pas compris véritablement par fanatisme, ce qu’est le rapport à la foi, à autrui, à l'altérité confessionnelle, est une occasion pour nous, français et musulmans de France, de dire que nous rejetons avec force de telles ignominies.
Le second aspect de votre question, c'est l'importance du dialogue inter-religieux pour apaiser et le cœur et les tensions, aussi bien en Europe qu'en France particulièrement, mais aussi dans le monde. Il ne peut pas y avoir une paix juste, durable, honorable, véritable entre les peuples, si pris individuellement, les membres de ces nations, de ces peuples, de ces communautés, de ces groupes humains, n'entreprennent pas une véritable conversion à ce qui est essentiel: le respect scrupuleux de la vie humaine et le fait de se conformer à l'enseignement d'amour, de bonté et de miséricorde. Ceci ne peut advenir qu'avec cette conversion. Donc, la paix entre les peuples advient avec la paix entre les différents adeptes des traditions religieuses, particulièrement en France, et notamment lors de la venue du Saint-Père. Et nous nous en réjouissons. Avoir le Souverain pontife sur le sol français, c'est une occasion et un temps à mettre à profit pour consolider davantage ce dialogue interreligieux, interconvictionnel, comme on dit maintenant, pour donner une autre alternative à ceux qui pensent que, en suscitant les peurs, en caressant les bas instincts, en mettant en avant le fanatisme, l'exclusivisme, qu'ils allaient donner quelque chose de bien à leur identité ou à leur vision du monde, ou à leur nation, que sais-je encore. C'est pour ça que l'importance est capitale, et il y va, sans grandiloquence aucune, du devenir des nations, de l'avenir de la France. Ça peut et ça doit être un exemple à suivre, à transmettre, sans prétention aucune, à l'autre rive de la Méditerranée et un peu partout de par le monde. Mais c’est aussi un exemple à vivre pleinement en Europe et particulièrement en France.
Vous parlez d'exclusivisme et vous citez des valeurs: paix, miséricorde, amour, bonté. Elles ne sont pas exclusives, chrétiens et musulmans partagent ces valeurs. Sur cette base, est-il possible de combattre les tentatives de division?
Pour cela, il faut davantage d'éducation, d'instruction, d'acquisition du savoir, de connaissance. Le rôle des dignitaires religieux, des hiérarques, des responsables est de souligner que par l'éducation -l'éducation dans les familles, l'éducation des fidèles, le fait de les sensibiliser, de leur ouvrir le cœur à ces valeurs, qui sont effectivement communes, qui sont dans la tradition monothéiste abrahamique, judéo-islamo-chrétienne-, est la voie à suivre. Il n'y a pas de paix véritable si on ne tient pas compte, au-delà du mot, de cette diversité de cultures, d'approches, de visions du monde. Car les croyants, de deux choses l'une, ont deux voies à leur disposition: soit cette diversité a échappé à l'omnipotence divine et à son omniscience -ce qui pose un sérieux problème théologique-; soit elle découle d’un plan divin et d’un projet de Dieu pour les croyants de s'enrichir mutuellement de ce qui pourrait être aussi une épreuve, de par cette diversité. Et l'épreuve est salvatrice lorsqu'elle est considérée comme une source de bonheur incommensurable, parce que l'on aura toujours à s'enrichir de la part de mystère que recèle autrui, qui est récipiendaire du souffle divin et réceptacle de cette effusion d'amour, de bonté, de miséricorde qui émane continûment de Lui.
Vous présentez l'éducation comme une voie magistrale pour inculquer ces valeurs et les faire partager. Cela signifie-t-il qu’il faille aujourd’hui principalement miser sur les jeunes générations?
Assurément. C'est névralgique. La préparation passe effectivement par l'éducation, dont l'étymologie ramène au fait d’élever, d’amener, en les sensibilisant davantage, hors de la situation dans laquelle peuvent se trouver ces générations. On peut rendre le cœur prêt à accueillir ce don de la foi, c'est le premier point. Ensuite, il faut un enseignement d'ouverture, qui va de pair avec l'idée que l'on n'est pas seul dépositaire de la vérité absolue et de la vision ultime de la réalité. Nous en avons une part. D'autres membres de la communauté humaine en ont d'autres. Ils ont le droit absolu de croire que leur chemin vers la transcendance est le meilleur, mais ceci ne doit en aucun cas et d'aucune manière, s'ériger comme obstacle à la compréhension, à la rencontre, bien au contraire. Il faut laisser place davantage à la part d'entraide, de solidarité, de fraternité et surtout d'amour objectif, puissant, inconnu, incandescent, qui émane continûment de l'être premier qui est notre Seigneur commun.
Lorsqu'on regarde le monde aujourd'hui, ses fractures profondes, ses divisions, les violences auxquelles nous assistons tous les jours, on ne cesse d’entendre qu’on n'assiste pas à des conflits religieux. Or, à bien regarder, on observe que la religion est souvent présente au cœur de ces tensions…
Parce que malheureusement, l'homme, d'une manière générale -et c'est un humain qui vous parle dans sa faiblesse, parfois dans sa mort, dans son arrogance- a besoin de sacraliser sa violence. Et pour pouvoir le faire, il trouve l'habillage confessionnel à sa volonté de puissance, à cette arrogance, à cette inclination pour la violence et à cette idéologie de combats dits sacrés. Ce que nous, humains, avons bâti patiemment, dans une longue et lente maturation de l'humanité, avec un droit international, est finalement bafoué par des illuminés, et tout particulièrement par celui qui ne croit qu'à la justice du Far West et qui pense qu'il n'a comme seule morale sa propre volonté. D'ailleurs, la réponse du Saint-Père, en disant «je n'ai pas peur» -une expression peut être simple dans sa formulation-, est rédemptrice, émancipatrice, libératrice, bienfaitrice pour les croyants, quels qu'ils soient. Les traditions religieuses, dans leur essence, ne peuvent pas et ne doivent pas être perverties par le non-respect de la vie. La vie est un don divin à sacraliser, pas la violence.
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