Bannière à l'effigie du père Jacques Hamel, assassiné le 26 juillet 2016 à Saint Etienne du Rouvray Bannière à l'effigie du père Jacques Hamel, assassiné le 26 juillet 2016 à Saint Etienne du Rouvray 

Assassinat du Père Hamel: tisser du lien malgré le drame

Il y a dix ans, le 26 juillet 2026, le père Jacques Hamel était victime d’un acte terroriste, assassiné en l’église Saint-Étienne de Saint-Étienne-du-Rouvray alors qu’il célébrait la messe. Suite à ce drame, la sœur du prêtre, Roseline Hamel et la mère d’un des jeunes assaillants, Nassera Kermiche se sont rencontrées, et ont tissé un véritable lien qu’elle raconte dans un livre: «Sœurs de douleur». Samuel Lieven, co-auteur de l’ouvrage, nous indique quel message cette amitié livre au monde.

Cécile Mérieux - Cité du Vatican

«Sœurs de douleur» est un double témoignage. Celui de deux victimes colatérales de l’attentat contre le père Jacques Hamel le 26 juillet 2016. L’ouvrage rassemble Roseline Hamel, sœur du prêtre assassiné dans son église à Saint-Étienne du Rouvray, et Nassera Kermiche, maman de l’un des deux jihadistes auteurs de l’attentat, abattus par les forces de l’ordre. Entretien avec le journaliste Samuel Lieven, co-auteur du livre, sur cette rencontre entre les deux femmes.

D'où vient cette initiative d’un livre du dialogue entre ces deux femmes?

J'ai fait la rencontre de Roseline à Lourdes environ un an et demi après l'assassinat de son frère. Puis les années ont passé et peu à peu, elle m'a parlé de sa rencontre avec Nassera. Au départ, je trouvais ça complètement inimaginable. Elle m'a dit: «Détrompe toi, c'est pas quelque chose de si exceptionnel que ça. Depuis que nous nous sommes rencontrées, nous sommes devenues amies et c'est quelque chose d'aussi simple que nécessaire.» Mais pendant quelques temps, il n'était pas du tout question d'en parler, parce que Nassera souhaitait protéger sa famille de la pression médiatique qui avait déjà été très forte autour d'elle.

C'était une démarche totalement personnelle, elle n'imaginait pas du tout en parler. Et les années passant, elle a réalisé que si cette rencontre n'était pas partagée, c’était tout un faisceau d'espérance qui échapperait au reste de la société. Or, elle voulait que tout le monde puisse bénéficier de cette expérience vécue à deux. À titre plus personnel, je crois aussi que c'est une manière pour elle de donner du sens à ce qui n'en a pas: perdre son fils dans des conditions pareilles, devenu terroriste du jour au lendemain, assassin d’un prêtre. Elle n’a jamais cherché à minimiser son acte, mais il reste son enfant! C’est pour elle aussi une manière de laisser un témoignage pour les générations à venir, y compris dans sa propre famille.

Comment Roselyne Hamel et Nassera Kermiche sont rentrées en contact? Était-ce un besoin commun qu'elles avaient chacune de leur côté?

C’est parce qu'elles se sont reconnues l'une en l'autre de façon assez spontanée et assez vite après l'attentat. Nassera avait déjà voulu rencontrer les religieuses qui étaient dans l'église au moment de l'attentat et elles avaient décliné l’invitation en disant qu'il était trop tôt. Mais il y avait chez Nassera une volonté de rencontrer quelqu'un, de ne pas rester dans l'anonymat.

Du côté de Roseline, ce fut des mois de souffrance extrême, de solitude, de révolte spirituelle après l'attentat. Elle a cherché tout au fond de sa prière, et à un moment, une question est remontée à la surface: «Mais qui aujourd'hui peut bien souffrir au moins autant, si ce n'est plus que moi?». Et elle a pensé à la mère de ce garçon qui a tué son frère. C'est là que Roseline a pris l'initiative de rencontrer Nassera. Il s’agit donc de la volonté de chacune, du fond de sa douleur, de partager avec l'autre tout aussi accablée par le même événement.

Vous parlez de la prière de Roselyne Hamel, où elle a pu puiser la force de tendre la main. Est-ce que les deux femmes partageaient une certaine spiritualité?

Oui, clairement. Une spiritualité très assumée, chacune dans leur foi, avec un grand respect, et sans chercher à théoriser le dialogue inter-religieux. Elles partent chacune de la foi qu'elles ont reçue. Pour Roselyne, c'est la même que le père Hamel: une foi très enracinée, simple, robuste, qui a traversé les moments difficiles de leur enfance, de la guerre, du divorce de leurs parents, de la pauvreté sociale. Cette foi qu’elle a cultivée avec l'appui de son frère a refait surface après l’attentat, d'abord comme terrain de confrontation et de révolte. Puis c’est à force de revenir prier devant la Pietà de l'église à côté de chez elle, devant cette Vierge éplorée qui porte son Fils descendu de la croix, qu’elle a pensé à cette autre mère qui pleure son fils: Nassera.

C’est la même chose du côté de Nassera, elle vient d’une famille musulmane pratiquant sa religion et vivant sa foi. Nassera est arrivée à l'âge d’un an en France et elle a toujours élever ses enfants dans la religion musulmane, mais tout en intégrant la religion chrétienne dominante en France, surtout à cette époque. Chez les Kermiche, on célèbre les grandes fêtes de l'islam, mais il y a aussi un sapin à Noël et on chasse les œufs à Pâques. Les Kermiche vivent dans une petite banlieue de Rouen où il y a aussi des familles portugaises, espagnoles qu’italiennes. Ils sont entourés de gens qui vivent leur religion chrétienne aussi naturellement qu’eux vivent leur religion musulmane. C'est vécu naturellement et leurs enfants en sont totalement imprégnés, leur fils Adel y compris, avant de prendre cette autre voie. C'est peut-être ça qui fait que malheureusement, Adel a eu ce besoin de se revendiquer musulman, arabophone plus que le reste de sa famille. Il a été repéré par des gens qui savent très bien comment marche la radicalisation et à quel type de jeunes il faut s'adresser.

Alors, dix ans plus tard, quel message cette amitié livre au monde?

Que la rencontre est toujours possible, quelle que soit la tragédie ou l'impossibilité supposée de la surmonter. S'il y a une vérité profonde et à mon sens irréfutable de l'être humain, c'est que la vie, même quand elle semble empêchée, abîmée, défigurée, voire impossible, ne se renouvelle que par la rencontre. C'est en tout cas ce qui est arrivé à Roseline et Nassera.


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24 juillet 2026, 18:25