Léocadie Lushombo, théologienne congolaise et enseignante à Santa Clara University, lors de la présentation de l'encyclique du Pape, lundi 25 mai 2026. Léocadie Lushombo, théologienne congolaise et enseignante à Santa Clara University, lors de la présentation de l'encyclique du Pape, lundi 25 mai 2026.  (AFP or licensors)

Léocadie Lushombo: «L’IA ne doit pas dicter la conscience humaine»

L’encyclique de Léon XIV, Magnifica Humanitas, qui invite à la protection de la dignité humaine à l'ère de l'intelligence artificielle, a été présentée lundi 25 mai par le Pape, entouré d'experts dont la théologienne congolaise Léocadie Lushombo. Dans un entretien accordé à Vatican News, elle aborde la centralité de la conscience, les risques de manipulation technologique, ainsi que les défis éthiques, sociaux et écologiques que pose l'IA, et en particulier pour l'Afrique.

Jean-Paul Kamba, SJ – Cité du Vatican

Alors que l’intelligence artificielle engage déjà les sociétés contemporaines dans des transformations profondes, à travers Magnifica Humanitas, Léon XIV plaide pour le respect de la dignité de la personne humaine face aux enjeux éthiques liés au developpement vertigineux des nouvelles technologies. Théologienne et enseignante à l’Université jésuite de théologie à Santa Clara University, Léocadie Lushombo, thérésienne d’origine congolaise était parmi les présentateurs de l’encyclique. Elle aborde notamment la question touchant la protection de la conscience humaine, le discernement moral, le risques de colonisation numérique et les défis sociaux pour l’Afrique.

Dans cette encyclique, le Pape met en garde contre le risque de dépossession de l’humain par les machines. Quelle espérance et quelle vision anthropologique cherche-t-il à restaurer ?

La première vision est celle de la dignité de la personne humaine. Magnifica Humanitas porte pleinement son nom: le Pape, en effet, réaffirme que l’humanité est magnifique. Chaque personne humaine est créée à l’image de Dieu et possède des capacités et des potentialités capables de transformer le monde, y compris avec l’aide de la technologie.

Le Saint-Père souligne également que la personne humaine est fondamentalement relationnelle. Elle est créée libre, dotée d’une véritable liberté intérieure: la liberté de choisir, de réfléchir, de discerner entre le bien et le mal. Cette capacité de jugement fait partie des dimensions les plus précieuses de notre humanité.

C’est précisément pour cela que les questions liées à l’intelligence artificielle deviennent aujourd’hui si importantes. Le Pape rappelle que cette liberté intérieure est l’un des trésors de la personne humaine et qu’elle doit être protégée.

Pape Léon lors de l'audience générale du mercredi 27 mai.
Pape Léon lors de l'audience générale du mercredi 27 mai.   (ANSA)

Comment Magnifica Humanitas intègre-t-elle la notion d’éthique et de protection de la personne humaine dans le développement technique moderne ?

L’encyclique part de la question de la liberté humaine et examine comment celle-ci est affectée par l’intelligence artificielle. Le constat posé est clair: cette liberté est déjà influencée, parfois même déformée, par certaines logiques technologiques.

Le texte analyse notamment la relation que nous développons avec les machines. Le risque apparaît lorsque les machines commencent à orienter les consciences au lieu d’être guidées par elles. Or, la conscience humaine est une réalité sacrée.

Dans la tradition de l’enseignement social de l’Église, notamment dans Gaudium et Spes, la conscience est définie comme le sanctuaire intérieur où la personne rencontre Dieu. Chaque être humain possède cette capacité d’entrer en lui-même, d’écouter cette voix intérieure qui éclaire ses choix, qui lui fait ressentir la consolation ou la désolation. Les émotions, les sentiments et le discernement sont profondément liés à cette conscience. Lorsque celle-ci est atteinte ou manipulée, toute la personne humaine se trouve affectée.

Signature de Magnifica Humanitas
Signature de Magnifica Humanitas   (@Vatican Media)

L’encyclique invite donc à un discernement profond. Quels seraient, selon vous, les critères moraux non négociables face à l’intelligence artificielle ?

Le premier critère est clair: les machines ne doivent jamais dicter la conscience humaine. Ce doit être la conscience humaine qui oriente les machines afin qu’elles soient véritablement au service du bien commun et de toute l’humanité.

Aujourd’hui déjà, certains algorithmes sont capables de conduire des opérations militaires ou d’utiliser des armes de manière autonome. Cela montre à quel point certains développements peuvent devenir incontrôlables. Les résultats produits par les systèmes d’intelligence artificielle dépendent des masses de données qui leur sont fournies, avec des conséquences parfois imprévisibles et destructrices.

C’est pourquoi le développement de l’IA doit être guidé par une conscience humaine solidement formée aux valeurs morales fondamentales et à la dignité de la personne. Sans cette formation éthique, l’intelligence artificielle peut devenir un instrument de destruction. À l’inverse, bien orientée, elle peut contribuer au bien de l’humanité.

Un autre critère essentiel concerne la préservation des valeurs humaines fondamentales. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle est capable d’imiter les émotions, certains comportements ou même des formes de relation humaine. Elle peut donner l’impression d’une présence réelle.

Mais le Pape Léon XIV rappelle une distinction fondamentale: derrière ces systèmes, il n’y a pas une personne humaine, mais des données et des simulations. Cette différence doit être constamment rappelée afin de préserver l’authenticité des relations humaines.

L’encyclique souligne aussi l’importance d’assumer nos limites humaines. La finitude fait partie de notre condition. Nous connaissons les réussites, mais aussi les fragilités, les joies comme les souffrances. Les machines ne doivent pas nourrir l’illusion d’une toute-puissance ou d’une immortalité technologique. L’être humain demeure appelé à vivre avec responsabilité sa propre condition.

Présentation de l'encyclique Magnifica Humanitas
Présentation de l'encyclique Magnifica Humanitas   (@Vatican Media)

Vous êtes originaire de la République démocratique du Congo. Comment les orientations de cette encyclique peuvent-elles protéger l’Afrique face au risque d’une «colonisation numérique» ?

La colonisation passe aussi par les modes d’apprentissage. Le contexte dans lequel une connaissance est produite est extrêmement important. Lorsque nous recevons uniquement des contenus venus d’ailleurs sans capacité critique ni adaptation à nos réalités, nous entrons déjà dans une dynamique coloniale.

Le danger serait de consommer les technologies sans réflexion, sans analyser comment elles s’appliquent à nos expériences et à nos besoins propres. L’intelligence artificielle peut accentuer cette dépendance si nous lui abandonnons tout pouvoir critique.

Si nous ne sommes pas capables de garder une maîtrise sur ces outils, alors nous risquons effectivement une forme de colonisation numérique, où tout ce qui vient de l’extérieur est simplement absorbé sans discernement.



Le Souverain pontife évoque également la menace qui pèse sur le travail humain avec l’automatisation. Quels défis cela représente-t-il particulièrement pour l’Afrique ?

Les recherches actuelles montrent que le développement de l’intelligence artificielle réduit davantage certains emplois qu’il n’en crée de nouveaux. Certes, de nouveaux métiers apparaissent, mais le nombre de postes supprimés reste très élevé. Cette situation inquiète aussi l’Église.

Dans de nombreux secteurs, les tâches traditionnellement accomplies par des personnes sont progressivement remplacées par des machines. Les travailleurs doivent alors s’adapter rapidement à de nouvelles réalités technologiques.

Pour l’Afrique, les conséquences peuvent être encore plus lourdes. Dans plusieurs pays, l’accès stable à l’électricité demeure un défi majeur. Or, sans accès à l’énergie, il devient difficile non seulement d’utiliser les outils numériques, mais aussi de se former aux nouvelles compétences liées à l’intelligence artificielle. Les populations déjà fragilisées risquent ainsi d’être davantage exclues des transformations économiques en cours.

Enfin, comment Magnifica Humanitas articule-t-elle humanisme et écologie intégrale ?

Il ne peut y avoir d’humanisme intégral sans écologie intégrale. Les deux dimensions sont inséparables. L’IA nécessite des infrastructures extrêmement lourdes et une consommation énergétique considérable pour traiter des millions de données. Cela soulève déjà des questions écologiques très sérieuses.

Le Pape insiste donc sur la nécessité de former des personnes capables de développer une véritable sensibilité écologique. Cette conscience écologique fait partie intégrante d’un humanisme authentique.

Sans cette vision globale, il y aura toujours une opposition entre progrès technologique et sauvegarde de la création. Pour Magnifica Humanitas, au contraire, les deux doivent avancer ensemble.



 

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27 mai 2026, 16:18