Ce 5 octobre 2019, le Pape venait de créer cardinal l'archevêque de Luxembourg, Mgr Jean-Claude Hollerich. Ce 5 octobre 2019, le Pape venait de créer cardinal l'archevêque de Luxembourg, Mgr Jean-Claude Hollerich. 

Le Pape François était «un père» et «un prophète» pour le cardinal Hollerich

Ils s’étaient retrouvés une dernière fois, riant ensemble à la maison Sainte-Marthe, dix jours avant le décès de François. Ce mardi 21 avril, le cardinal luxembourgeois et ancien rapporteur du synode revient sur la personnalité du Pape argentin, sur les chantiers ouverts lors de ses 12 ans de pontificat, et sur la manière dont le nouveau successeur de Pierre s’en saisit.

Marie Duhamel – Cité du Vatican

Comme un signe, l’archevêque de Luxembourg fête l’anniversaire de son ordination, le 21 avril, jour de la naissance au ciel de François, Pape dont il fut proche et qui incarnait pour lui «le Jésus-Christ des Évangiles». Un an après le décès du pape argentin, le cardinal Hollerich évoque le «rayonnement merveilleux» de François, et la manière dont ses intuitions, telle que la synodalité, ou ses écrits, comme Evangelii Gaudium ou Amoris Laetitia, nourrissent le pontificat de Léon XIV. Entretien.

Élu dans des circonstances exceptionnelles, après la renonciation de Benoît XVI, le Pape de l’autre bout du monde a cassé des codes séculaires, privilégiant la spontanéité, la simplicité au sommet de l’Église, plaidant pour la joie de l’Évangile. Quel vent nouveau a soufflé avec François?

J'ai eu l'impression que le Pape François représentait vraiment le Jésus-Christ des Évangiles, la bonté de Dieu, et l'exigence de suivre cette voie. À tous les gens qu’il a rencontrés, il a témoigné de la proximité de Dieu, de Jésus, le Christ, assurant à chacun que tout le monde est invité à accepter cette invitation de conversion. Cette acceptation au Royaume des cieux.

Chaque pontificat a son registre lexical. On se souvient de Benoît XVI qui faisait dialoguer foi et raison ou voulait lutter contre le relativisme. Quelles furent les intuitions du Pape François?

Concernant François, je dirais vraiment la joie de l'Évangile. Le premier grand écrit de son pontificat (Evangelii gaudium) marque son intention profonde. Sa proximité aux gens. Son rayonnement était merveilleux. Il nous a souvent dit qu’il devait beaucoup à Paul VI. Là, on voit aussi la continuité des Papes.

D'autres thèmes vont de pair avec la joie de l'Évangile et l'évangélisation, on pense aux périphéries, à la lutte contre l'indifférence, l'écologie intégrale. Comment François a-t-il a défendu ces thèmes?

Il est vrai que ce sont des grands points du pontificat du Pape François. Et pour lui, c'était toujours un appel à une conversion au Christ. Je ne peux pas suivre le Christ si je détruis l'environnement, car tout d'abord, je ne suis pas fidèle à Dieu qui m'a confié cette terre et, d'autre part, je fais du mal aux autres hommes qui habitent cette terre.

Comment Léon XIV s’empare-t-il de tous ces points, pour en faire quoi?

Au-delà du thème de la paix -son grand thème mentionné le jour même de son élection- le Pape Léon continue le travail initié par François. Il le fait avec son propre style, ses propres accents, insistant davantage sur la communion et l’unité dans l'Église. Cela est d’ailleurs tout à fait légitime, parce que le Pape Léon n'est pas le successeur du Pape François. Il est le successeur de saint Pierre. Personnellement, j'aimais beaucoup le Pape François, c'était comme un père pour moi. Mais le Pape Léon est cette présence du Christ parmi nous.

Aujourd’hui Léon XIV renoue avec la mozette, la vie au palais apostolique, il n’improvise pas ses discours, mais pour autant ce Pape religieux et missionnaire, voit dans Evangeli gaudium une «référence majeure», la proposant comme sujet d’étude lors du prochain consistoire de juin. Comment s’approprie-t-il et réenvisage-t-il l’évangélisation telle que proposée par la feuille de route de François?

À ce sujet, je pense que le Pape Léon est complètement sur la même ligne que François. Il a un autre style, c'est un autre homme ayant à cœur la beauté de la liturgie. Pour le Pape François, c'est une beauté plus simple. Mais il y a une continuité thématique réelle et profonde, que les gens ressentent. C'est un Pape missionnaire, et le Pape Léon parle de la mission aux prêtres, de la joie du prêtre d'être avec son peuple, d'être avec le Christ, de travailler en tant que missionnaire. Il utilise d'autres paroles, davantage d'adjectifs que le Pape François, mais le Pape Léon XIV offre le même discours profond de l'Évangile.

Le Pape François et Mgr Robert Prevost, futur Pape Léon XIV.
Le Pape François et Mgr Robert Prevost, futur Pape Léon XIV.

Ce sont en effet des personnalités très différentes: impulsif versus pondéré dans l’approche. François apparaissait puissant même à quelques semaines de sa mort, tandis que Léon XIV donne une impression de douce sérénité, mais il y a un point qui semble les caractériser tous les deux: le courage de l’Évangile, l’annonce de la Bonne Nouvelle, avec joie et sans crainte.

Oui, c'est clair. Tout ce que le Pape Léon XIV dit sur la paix et sur les menaces qui pèsent sur elle lors son voyage en Afrique le montre. Ce sont des remarques très justes de notre Pape, et on voit le soutien qu'il a trouvé dans toute l'Église pour ses propos sur la paix.

C'est clair, le style est différent, mais chacun a droit au sien. Il est d’ailleurs heureux que les styles des Papes soient différents. Vos paroles caractérisant le Pape François et le Pape Léon sont tout à fait correctes.

Personnellement, le Pape François m’est toujours apparu comme un prophète, avec toutes les perturbations qu’engendre parfois la parole prophétique. Tandis que le Pape Léon est un homme de la sagesse, c'est un homme d'assise sapientielle, modéré. Mais la bonté est là, et c'est cette bonté qui nous parle de Dieu.

Et la fermeté?

Oui, la fermeté est là. Il ne se laisse mener par personne. Il défend l'Évangile à temps et à contretemps. Et ça, c'est merveilleux. On a besoin d'une telle figure de proue pour l'Église. Quelqu'un qui parle sans avoir peur.

Le 10 octobre 2024, lors de la XVIe Assemblée du Synode des évêques.
Le 10 octobre 2024, lors de la XVIe Assemblée du Synode des évêques.   (ANSA)

Parmi les chantiers ouverts par François, figure également la synodalité, processus que François a engagé dès 2021. Les synodes préexistaient, mais qu’a apporté à l’Église l’immense travail effectué au niveau local, continental, international, en présence non plus seulement d’évêques et d’experts mais aussi de laïcs, femmes et hommes, jeunes et plus âgés, et pour marcher vers quel objectif?

Il s’agit d’une synodalité missionnaire. Chacun de nous est baptisé. Et le baptême, ce n'est pas un «permis» qui nous autorise à recevoir des sacrements. Ce n'est pas un «permis de consommation», mais c'est un envoi, une mission. Autrement dit, chaque baptisé participe dans la messe au corps et au sang du Christ; participe à sa mort et à sa résurrection pour être envoyé dans le monde pour parler de la bonté de Dieu, pour être témoin de la bonté de Dieu. Et cela dans tous les domaines, de la politique ou de l'écologie. Personnellement, je suis tout à fait en faveur du ministère ordonné, comme tout catholique. Je ne veux rien enlever à ce ministère ordonné, mais à côté du ministère ordonné, il faut qu'il y ait à cette participation du peuple de Dieu. Autrement, avec une Église qui serait uniquement cléricale, nous ne serons plus entendus dans le monde.

Pour l'instant, aucun C9 n’a été convoqué. Un consistoire s’est tenu sur une forme synodale introduite par François, mais cela évidemment ne concernait que des cardinaux. Comment le Pape augustin réinterprète-t-il aujourd’hui la synodalité selon François?

Je pense que Léon fait très bien les choses. Tout d'abord, il poursuit le processus engagé. Il est également clair que le fait qu'il y ait eu des femmes, des laïcs prenant part au synode des évêques, ne veut pas dire que maintenant, à chaque réunion d'Église, il y ait cette participation. Nous aurons sur Amoris Laetitia une réunion des présidents des conférences épiscopales à l’automne, c’est-à-dire de représentants des évêques, du ministère ordonné des évêques. Mais ce n’est absolument pas contraire à ce que dit le document final du Synode. Ce que je note, c’est que dans l'Église, le ton a changé. Les évêques et les prêtres écoutent beaucoup plus. J'ai déjà eu deux réunions aujourd'hui où on parlait de la synodalité. Comment faire à Luxembourg dans notre petite Église? Il est impressionnant de voir à quel point les gens s'investissent. Et nous allons continuer. Nous allons vers une Assemblée ecclésiale en 2028, précédée par des assemblées continentales, des assemblées diocésaines, etc. Et là, il y a tout un autre mode de participation, qui se fait sans toucher à l'essence de ce qui constitue l'Église catholique hiérarchique.

Je retiens que, pour vous, il y a une très grande continuité et peu de réinterprétation.

Il y a certains éléments de réinterprétation, ce qui est tout à fait normal. Chaque évêque ou chaque laïc qui lit le document final, le fait avec son expérience ecclésiale et c'est justement cela qui fait la beauté d'être en Église, c’est que Pierre aujourd'hui touche peut-être un ton différent de ce que Pierre a fait au moment du Synode. C’est tout à fait normal. Cela fait partie de ce que le Pape François appelait «la tradition». Une tradition qui n'est pas une donne où l’on ne change rien, quand on passe de génération en génération, comme une petite boîte qui contiendrait toute la doctrine de l'Église. Mais c'est une tradition vivante où le Saint-Esprit joue un très grand rôle, où le Saint-Esprit réinterprète dans des accents différents. C'est la normalité pour l'Église. C'est pour cette raison que nous sommes une Église vivante. Tous, nous voyons en Léon XIV un homme très prudent, un homme qui réfléchit beaucoup avant d'agir, mais je suis sûr que dans sa tête et dans son cœur mûrit déjà sa vue synodale. Il s’exprimera au fur et à mesure. Aujourd’hui, on peut déjà constater qu'un plus grand accent est mis sur la communion et l’unité.

Le Pape rencontre les cardinaux après son élection, le 10 mai 2025
Le Pape rencontre les cardinaux après son élection, le 10 mai 2025   (ANSA)

Le pontificat de François a aussi été plus douloureux. Il y a eu évidemment la lutte contre les abus ou encore les questions de la gouvernance, avec la réforme de la Curie. Qu'est-ce que François a laissé de ce point de vue-là à Léon XIV?

Concernant la réforme de la Curie, les grandes décisions sont prises mais des changements dans les détails sont à faire, ce qui est beaucoup plus difficile. Et ces changements de détails ne peuvent se faire qu'avec les gens qui travaillent à la Curie. Je pense que le Pape est justement en train de faire cela. 

Pour l'instant, le Pape travaille avec des préfets qui ont été nommés par François. Plusieurs auront 75 ans cette année. Fin mars, Léon XIV a nommé au dicastère pour les Textes législatifs un pasteur qui venait de l'autre bout du monde, d'Australie, mais qui a passé plusieurs années à la Curie, et qui est ainsi «Curie compatible». Est-ce que cela donne aussi une indication sur l'incarnation d'un renouveau dans la continuité?

Je le pense. Le Pape choisit toujours des personnes compétentes dans leur matière et des gens avec lesquels il peut travailler, en qui il peut avoir confiance. Le travail commun est ainsi facilité. Un Australien (Mgr Rondazzo) a succédé en effet à Mgr Iannone qui était italien. Donc l'internationalisation de la Curie continue et nous voyons que c'est nécessaire. De par le monde, l'Église a des voix plurielles aujourd'hui, et je pense que nous avons le Pape qu'il faut pour maintenir l'unité dans une grande diversité culturelle de l'Église, et que la Curie doit trouver la fermeté et la flexibilité. Les deux sont nécessaires pour être au service du Pape et du Collège des évêques, comme le dit le document de la réforme de la Curie du Pape François.

Vous avez donc personnellement connu et fréquenté le Pape François lors du processus synodal, vous l'avez accueilli au Luxembourg. Y a-t-il un souvenir significatif de François que vous aimeriez partager?

Je l'ai vu dix jours avant sa mort. C’est un souvenir très fort. J'ai eu le grand bonheur qu’il me reçoive à Sainte-Marthe pendant un moment bref, parce que sa maladie était quand même très visible… Et on a ri ensemble! Il n'avait pas perdu son sens de l'humour, en dépit de tout le mal qu'il ressentait dans son corps. Cela témoigne de la personnalité de ce Pape, tout comme le fait qu'il soit allé à Saint-Pierre ou qu’après l’Urbi et Orbi, il ait voulu passer à travers la foule. C'était vraiment ses adieux au peuple de Dieu. J’en suis encore très touché.

J’ai un autre souvenir. C’était au début de l'ouverture du Synode, en 2021. Il y avait à Rome quelques représentants des jeunes du monde entier, dont un jeune Japonais.

Et comme j'ai travaillé 24 ans comme missionnaire au Japon, je connaissais très bien le parrain de ce jeune homme, dont j'étais moi-même le parrain. Parrain de son parrain, j'étais comme son grand père spirituel. Ce jeune homme a dû être hospitalisé. Je l'ai dit au Saint-Père, et le Pape François m’a tout de suite donné un beau chapelet pour lui. Il a ajouté qu’il devait encore avoir quelque part dans sa chambre, un livre en japonais dont il n’avait pas besoin. Il s'est levé pour aller le chercher, mais ne l’a pas trouvé. On s’est dit «tant pis», et je suis retourné à ma réunion. Deux heures plus tard, on me remet une enveloppe sur laquelle je lis en petites lettres «Francisco». C’était le livre en japonais que j'ai pu apporter à ce jeune homme. Il l’avait cherché. Sur son jour de repos, il avait songé à la solitude et à l'isolement de ce jeune japonais dans une clinique italienne. Et il s'est donné la peine de rechercher ce livre pour le lui faire parvenir. Ça montre le grand amour, la sollicitude qu'il avait pour toutes les personnes. Ce sont les détails de l'amour.

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21 avril 2026, 13:31