Léon XIV à Alger. Léon XIV à Alger.  (ANSA) Tribune

Vivre la fraternité, construire la paix

L’évêque de Laghouat, en Algérie, Mgr Diego Ramón Sarrió Cucarella, offre une analyse de la vision du Pape sur la double thématique, fraternité et paix, à l’aune de ses multiples interventions, et alors qu’il vient défendre ces valeurs en Algérie.

Diego Ramón Sarrió Cucarella*

Dès les premières interventions du Pape Léon XIV, le thème de la fraternité a imprégné avec régularité son discours, souvent étroitement lié à celui de la paix, qui reste un des axes les plus importants de son enseignement. Dans un contexte mondial marqué par la persistance de conflits armés et de violences qui affaiblissent la conscience d’une appartenance commune à la famille humaine, cette articulation mérite d’être accueillie comme un appel. Si Léon XIV met l’accent avec force sur la paix et sur l’unité, la fraternité se révèle être un chemin concret pour les vivre. La paix constitue l’horizon constant de son discours; l’unité en représente le but profond; la fraternité, l’un des chemins privilégiés pour y parvenir. Cette dernière n’est jamais évoquée seule: elle s’accompagne constamment de la paix, du dialogue et de la rencontre, formant un ensemble cohérent de notions qui orientent la vision du Pape sur les relations humaines.

Lors de nombreuses interventions, la fraternité revêt une particulière densité. Dans son message à l’occasion de la Journée mondiale de la fraternité humaine (4 février 2026), le Pape la décrit comme «ce lien indestructible qui unit tous les êtres humains, créés à l’image de Dieu». Ces expressions invitent à reconnaître que la fraternité concerne non seulement un idéal moral abstrait, mais touche également ce qui constitue profondément notre être. Ce n’est pas, avant tout, une construction que l’on pourrait décider d’adopter; c’est une réalité déjà donnée, inscrite dans notre condition humaine. Cette réalité reste toutefois fragile dans son expression historique. Se faisant écho des paroles de son prédécesseur, le Pape souligne que chaque guerre touche «le projet même de fraternité inscrit dans la vocation de la famille humaine». Là où la violence s’impose, ce n’est pas seulement la paix qui disparaît: c’est la possibilité même de se reconnaître comme frères et sœurs qui est mise à mal. La fraternité devient un véritable critère de discernement de la réalité historique, permettant d’évaluer ce qui construit ou détruit les relations humaines.

Toutefois, le Pape ne croit pas au découragement. Dans le même message, il affirme que «la lumière de la fraternité peut l’emporter sur les ténèbres du fratricide». Cette conviction ouvre un horizon d’espérance: même dans les situations les plus tendues, la fraternité reste possible. Loin d’être naïf, cela traduit une confiance en une vérité plus profonde des divisions visibles. Par conséquent, l’appel à la paix et à la fraternité entre les peuples passe également à travers une transformation intérieure: le Pape invite à désarmer «les cœurs de la haine, la rancœur et l’indifférence» (Intention de prière pour le mois de mars 2026), soulignant que la fraternité se construit non seulement dans les structures mais aussi et surtout dans les cœurs transformés par la grâce. Cette conversion du regard et du cœur trouve un prolongement naturel dans la façon de vivre les relations à l’intérieur de la famille humaine. La dimension interculturelle et interreligieuse se révèle être un lieu privilégié de l’incarnation de cette fraternité. Dans un monde où la différence est parfois perçue comme une menace, cette perspective est décisive. La fraternité ne demande pas d’éliminer les différences mais de les habiter de façon nouvelle. Cela invite à passer de la défiance de la rencontre, de la simple coexistence à une relation réelle où l’autre n’est plus perçu comme un étranger ou une menace mais reconnu comme un frère ou une sœur.

La fraternité, entendue comme relation vécue et concrète, trouve une expression particulière dans certains discours destinés aux responsables politiques et au Corps diplomatique. Dans ces discours, le Pape invite à construire de ponts fraternité et de paix, soulignant que les relations entre les peuples ne peuvent se réduire à des rapports de force ou à la simple défense des intérêts. La fraternité devient alors un principe de vie commune, capable de soutenir le dialogue et de favoriser une unité qui ne nie pas la diversité. Lors de la rencontre avec les autorités en Türquie (Ankara, 27 novembre 2025), il y a eu cette invitation à construire des ponts qui revêt une résonance particulière dans un contexte de pluralité culturelle et religieuse. Au Liban, les discours évoquaient la coexistence, la paix et la rencontre. Pendant la rencontre œcuménique et interreligieuse à Beyrouth (1er décembre 2025), le Pape avait souligné que «notre humanité commune et notre croyance en un Dieu d’amour et de miséricorde» sont plus fortes que les divisions et que «la peur, la méfiance et les préjugés n’ont pas le dernier mot», faisant ainsi émerger la fraternité comme horizon implicite.

Cette fraternité universelle ne se limite pas à l’échelle des relations entre les peuples, mais se traduit également de façon concrète, en particulier dans l’attention envers les plus pauvres. Dans le message pour la Campagne de fraternité du Brésil, initiative annuelle de l’Église dédiée aux défis sociaux et ecclésiaux, cela se manifeste par la proximité envers «nos frères qui souffrent». Cela se définit comme un critère de vie chrétienne qui s’exprime à travers des attitudes de solidarité et de compassion.

Il apparaît clairement que la fraternité, pour Léon XIV, n’est pas seulement une parole mais une dynamique. Qui est dans le même temps donnée et à construire: donnée, parce qu’inscrite dans notre humanité; à construire, car elle engage notre liberté. Quand il exhorte, le soir même de son élection, à «construire des ponts, par le dialogue, par la rencontre, en nous unissant tous pour être un seul peuple toujours en paix», le Pape met en lumière cette responsabilité. Quelques jours plus tard, il précise que la construction de «ponts de fraternité universelle» ne s’improvise pas: «C’est un entrelacement dynamique et constant de grâce et de liberté» (Discours aux membres de la Fondation «Centesimus Annus Pro Pontifice», 17 mai 2025). La fraternité se révèle comme une vocation. Elle appelle chacun à sortir de soi pour aller vers l’autre; elle invite à habiter le monde non pas dans la peur mais dans la confiance, non pas dans la fermeture mais dans l’ouverture.

Pour les communautés chrétiennes, cet appel présente une portée particulière: cela engage leur vocation à en être le signe et le témoignage du Christ, lui qui s’est fait proche de chaque homme et a reconnu en chaque personne un frère et une sœur. Il ne s’agit pas seulement de parler de fraternité mais de la vivre concrètement, en particulier dans les contextes où la diversité culturelle et religieuse sont une réalité quotidienne. Dans ces situations, elle devient un signe vivant: elle montre que la rencontre est possible, que la confiance peut naître et que la paix peut enraciner des relations renouvelées.

En Algérie, cette vocation trouve une expression lumineuse dans la figure de Charles de Foucauld. Sa vie a été imprégnée d’un unique grand souhait: devenir le «frère universel», le frère de chaque être humain. Les quinze dernières années de sa vie, vécues dans le Sahara parmi les populations de culture et religions différentes, restent un témoignage puissant de rencontre, de proximité et de paix.

Pour conclure, dans le magistère naissant de Léon XIV, la fraternité apparait non seulement comme le thème dominant mais comme un chemin privilégié pour répondre à l’appel constant à la paix. Elle désigne une façon d’habiter le monde, fait de reconnaissance, de dialogue et de service, qui implique dans le même temps notre regard, nos relations et nos responsabilités. Donnée et dans le même temps à construire, elle invite chacun à se laisser transformer pour devenir artisan de paix et de communion. Dans un monde où la conscience d’une appartenance commune à la famille humaine reste fragile, elle ne constitue pas une orientation entre les autres: elle devient une clé de lecture du réel et un horizon pour l’avenir, ouvrant à l’espérance d’une humanité réconciliée et plus profondément unie.

Dans cette perspective, l’appel du Pape résonne comme une invitation pour notre temps: «Que le Très-Haut […] bénisse notre monde, qui a tant besoin de la lumière de la fraternité» (Message aux participants à la rencontre interreligieuse au Bangladesh, 28 août 2025).

*Évêque de Laghouat (Algérie)

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13 avril 2026, 18:07