«À Bethléem, restaurer la grotte montre la présence vivante des chrétiens locaux»
Entretien réalisé par Delphine Allaire - Cité du Vatican
Une première depuis 600 ans. Le lieu de naissance du Christ, la grotte de la Nativité à Bethléem, va être restaurée, quelques années après la rénovation de la basilique éponyme. Les travaux confiés à une entreprise italienne sont imminents, ont annoncé conjointement fin janvier la Custodie de Terre Sainte, le Patriarcat grec-orthodoxe et le Patriarcat arménien orthodoxe, tous trois gardiens du lieu saint. Toutes les surfaces de la grotte, c'est-à-dire, la roche nue, les sols en marbre, les colonnes, les décorations, l'étoile d'argent qui indique l'endroit précis où Jésus est né, la mosaïque et l'autel, sont concernés. L'initiative œcuménique se tient sous le patronage de l’État palestinien.
Au lendemain du Jubilé et quelques mois après la conclusion du cessez-le-feu à Gaza, cette restauration est l'occasion de faire redécouvrir, au monde et aux chrétiens locaux en difficulté, ce haut-lieu de pèlerinage, où le mystère de l’Incarnation s’est accompli il y a 2026 ans. Entretien avec le père Frédéric Masson, curé syriaque catholique de Bethléem.
En quoi cette restauration historique est-elle un signe d’espérance et de renaissance?
C'est un très fort signe d'espérance, car le grand danger auquel nous sommes confrontés ici, en Palestine et à Bethléem, est de ne pas avoir de futur. La situation actuelle fait qu'il y a une volonté de confisquer l’avenir des Palestiniens. Les chrétiens palestiniens se sentent prisonniers, non seulement physiquement comme on l’est lorsqu’un mur vous sépare, mais aussi dans le temps, puisqu'ils n'arrivent plus à se projeter vers l'avenir. Cette vision de l'avenir est mise à mal par la réalité politique et religieuse extrémiste qui sévit en ce moment dans la région.
Or, restaurer cet endroit, c'est se projeter vers l'avenir et dire aux chrétiens locaux: «Nos lieux saints sont importants, nous les restaurons parce que nous sommes là pour les utiliser, nous y prions et nous en prenons soin». Nous les restaurons pour l’avenir de nos enfants. Cela permet d'affirmer une présence chrétienne en Terre Sainte. Ces signes d'espérance sont concrets.
La restauration de la grotte de la Nativité peut-elle donc être comprise comme une invitation aux chrétiens locaux à rester sur leur terre?
Oui, c'est une invitation à rester, mais aussi parce que cette basilique est celle de la naissance du Christ. Lorsque les envahisseurs perses sont venus, ils ont reconnu leurs rois et leur religieux dans les mosaïques des rois mages venus honorer la Vierge Marie. Ils ont donc épargné la basilique. C'est une très belle histoire. Nous avons l'histoire d'un enfant, Jésus, le Fils de Dieu, qui naît tout petit, tout fragile, dans une grotte avec son père et sa mère. Lorsque les envahisseurs, des puissants, une armée, sont arrivés dans ce lieu, c'est comme s'ils en avaient honoré la mémoire. C'est un signe très fort qui montre qu'aujourd'hui, face à toute l'adversité du monde, une force de vie qui est humble, qui est simple, qui est fragile, est là et, surtout, est possible.
C’est la force de l'amour du christianisme, qui vient défier la logique du monde. Cette espérance a une portée profonde pour les chrétiens locaux: ne pas tomber dans le désespoir de ne plus avoir de futur, le désespoir qui naît face à une situation dans laquelle nous pensons que c'est impossible que les choses changent, puisque la logique du pouvoir et de la force domine, alors que nous, chrétiens, avons une autre vision des choses. Nous pensons que la vraie force de vie vient seulement de Dieu. Cela renverse la perspective en nous faisant voir combien ces gens qui utilisent la force et qui vivent par la logique du monde courent à leur perte. Ils ne nous emmènent pas complètement avec eux à leur perte, car nous avons un chemin de vie, qui nous ouvre des horizons nouveaux et nous place dans une réalité différente. Rien ni personne ne peut nous séparer de cette vie éternelle et de cet amour du Christ.
Autrefois parfois reflet de rivalité entre les Églises, que nous dit le caractère œcuménique de ces travaux dans la préservation de ce lieu saint?
C'est un signe fort au niveau de l'entente des Églises les unes avec les autres. Nous avons fait beaucoup de chemin depuis une centaine d'années dans l’œcuménisme, parfois plus lentement. L’espérance très forte de voir de nos yeux la réunification des Églises est née après le Concile Vatican II. Cela va prendre plus de temps, mais nous marchons dans cette direction. Ces lieux saints partagés entre différentes Églises montrent qu’une force de vie nous unit, plus forte que nos dissensions humaines, malgré toutes les difficultés que nous vivons, les incompréhensions, les rancunes qui existent, et les différences théologiques, même si elles sont de moins en moins importantes: nous sommes tous ensemble un avec le Christ.
Comment cette préservation œcuménique, conformément aux dispositions du Statu Quo des lieux saints, se manifeste-t-elle concrètement?
C'est un partage spatio-temporel, un statu quo intouchable à cause de la situation politique. La réalité politique d'aujourd'hui fait qu'on ne va pas y toucher alors que l'on pourrait l'améliorer. Partager le même lieu, c'est comme vivre dans la même maison. Prier au même endroit entre différentes églises de différentes traditions, c'est des points de rencontre et de mélange. C'est vivre l'œcuménisme non pas comme une idée, mais avec un esprit œcuménique dans un quotidien. Ce partage nous permet de nous connaître les uns les autres et de découvrir la richesse de la tradition de l'autre puisque je le vois prier et je le fréquente au quotidien.
Il y a toujours cette peur de la différence, comme quelque chose qui va nous déraciner, nous déplacer ou nous déranger. Oui certes, la différence nous déplace, mais dans le sens d'un enrichissement. C'est aussi le cœur de la foi chrétienne de recevoir l'autre, non pas comme un danger pour moi -nous serions alors dans une logique de survie, la logique du monde-, mais de recevoir l'autre, le tout-autre et tous les autres comme une source d'enrichissement pour ma propre vie, comme une source de partage de la vie avec mes frères et sœurs en suivant le commandement du Christ de nous aimer les uns les autres.
Pourquoi ce projet est-il important aussi matériellement pour le rayonnement de Bethléem et quelle est la situation actuelle des pèlerinages?
L'accueil des pèlerins fait partie intégrante de la mission des chrétiens en Terre Sainte. Prendre soin de l'autre, de celui qui nous rend visite, surtout lorsque ce dernier est un pèlerin, est une bénédiction. C'est à nous d'être responsables de cet accueil. La restauration des lieux saints fait partie de cette responsabilité d'offrir des lieux de prière qui soient des lieux de beauté, agréables, dont on prend soin, afin que l'esprit de vie et de prière d’un pèlerin puisse s'épanouir en ces endroits. Nous constatons une timide reprise des pèlerinages. Espérons que cela continue car une majorité des chrétiens de Bethléem vivent de l'industrie du pèlerinage.
Mais le plus important est le point de vue spirituel et humain. Accueillir des pèlerinages montre que la présence chrétienne ici est forte, vivante et qu'elle a un sens. C’est une mission divine que nous avons ici à Bethléem.
Comment éviter l’écueil de la muséification des lieux saints chrétiens, en l’occurrence celle du lieu de naissance du Christ?
Avec la présence de chrétiens locaux tout simplement. Et c'est là le grand danger. Si les chrétiens locaux disparaissent, ces lieux vont devenir des musées, alors que pour l'instant, ce sont des lieux de vie et de prière au quotidien. On ne peut pas se permettre qu'un lieu saint ne soit fréquenté que pendant les périodes touristiques en octobre-novembre, puis en mars, avril, mai. Ces lieux doivent vivre. Les chrétiens palestiniens sont en première ligne face à la difficulté politique qui se joue pour pouvoir justement, non seulement préserver, conserver, mais surtout faire vivre ces lieux afin de les partager de manière pleine.
À partir de quand la grotte est-elle devenue un lieu de dévotion?
La grotte de la Nativité a toujours été un lieu de dévotion. Lorsque Constantin est arrivé en Terre Sainte, il s'est rendu compte qu'il y avait trois lieux très importants pour les chrétiens locaux. C'était la grotte de la Nativité, la grotte de Golgotha qui est située sous le Golgotha, dans le Saint Sépulcre, et la grotte de l'Ascension qui est aujourd'hui le Carmel, le Pater Noster, sur le Mont des Oliviers. Sur ces trois grottes, Constantin a construit trois basiliques. La première basilique de la Nativité est toujours là. La seconde est devenue le Saint-Sépulcre et la troisième dont nous n’avons plus que les ruines maintenant est celle de l'Ascension.
Ce lieu témoigne de prières continues depuis le début du christianisme, étant donné que les tout premiers chrétiens priaient déjà en ces lieux-là. Il y a toujours cette idée très belle qui s'opposait au platonisme d'une certaine manière, dans le sens où la lumière de vie était dans la grotte. Plus besoin de se libérer des chaînes et de tourner son regard vers l'entrée de la grotte. Mais le Christ incarné est la lumière dans les ténèbres, celle qui brille dans les ténèbres, donc dans notre condition humaine, dans nos ténèbres humaines, le Christ est là. C'est lui qui vient à nous et se propose comme lumière de vie.
À ce jour, a-t-on tout découvert de la grotte ou recèle-t-elle encore une part de mystère?
Je pense qu'aujourd'hui nous avons un peu tout exploré. Des lieux sont fermés au public, puisqu'il s'agit d'un ensemble de grottes, dans lesquelles saint Jérôme lui-même a vécu, tout comme des moines et des moniales. Il y a aussi une petite grotte où l'on avait lavé le Christ qui s'appelle la grotte du lavement, située derrière, mais elle appartient aux franciscains et on ne peut pas s'y rendre. La grotte des Innocents commémore le massacre des innocents. Il y a tout un ensemble magnifique dans cette basilique. Lors des pèlerinages, il est important de prendre peut-être plus de temps pour découvrir toutes les richesses et tous les endroits de prière que ce lieu offre.
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